La plus grande et la plus prestigieuse compétition de football du monde n’est pas encore tout à fait achevée, mais elle est bel et bien finie pour la majorité des Marocains et des Marocaines, des arabes, des musulmans, des Africains et plus généralement des « damnés de la terre ».

La Coupe du Monde est finie, et avec elle le rêve fou, le rêve inouï, le rêve incroyable auquel nous avons tous cru : remporter le Trophée le plus convoité au Monde.
Bien sûr, il y a encore le match de classement qui pourrait servir de maigre consolation, mais le vrai rêve, le rêve irréalisable que nous étions à deux doigts, à deux buts, allez, à deux penaltys, de réaliser, lui, ne s’est pas réalisé.
Finalement, c’est la France ou l’Argentine qui sont, qu’on aime ou qu’on n’aime pas, deux immenses nations de football. D’ailleurs, elles l’ontdéjà prouvé en remportant la Coupe du Monde deux fois chacune. Nous sommes donc dans logique des choses. Nous avons cru au miracle, mais comme le miracle n’existe pas, il n’a donc pas eu lieu.
Et alors, nous dirait l’autre, ce n’est la fin du monde ! Oui, ce n’est peut-être pas la fin du monde, mais c’est la fin d’un monde, d’un certain monde qui voyait notre pays, notre peuple, et tous les pays et les peuples du monde qui nous ressemblent, comme des sous-contrées avec des sous-hommes et des sous-femmes nés pour être des faibles, des cancres, des nuls, des soumis, des paresseux, des défaitistes, bref, des gens incapables d’être parmi les gagnants et parmi les premiers, ni même de s’en approcher.

Pourtant, après ces matchs d’anthologie et ces victoires indescriptibles de l’équipe du Maroc contre des formations que nous pensions inaccessibles et que nous admirions tant, plus rien n’est plus comme avant. Le mépris des uns et la condescendance des autres ont cédé la place d’abord à la surprise et à l’étonnement, voire à l’effarement, et puis aussitôt après, à l’admiration, au respect et à l’estime. Cela n’a pas été facile pour beaucoup d’admettre que nous pouvions être comme eux, nous mesurer à eux, et même à être mieux qu’eux. Il faut dire que nous avons toujours vécu dans ce bain de culture, avec cette conviction que les autres, les gens du Nord, l’Occident, les « Nssara » et compagnie, sont trop forts pour nous et trop en avance sur nous, et par conséquent il nous sera toujours impossible de les gagner ou de les dépasser. Pourtant, vous avez vu ce qui s’est passé ces dernières semaines : nous leur avons montré et démontré que non seulement nous pouvions les battre, mais aussi les faire trembler de trouille d’être tournés au ridicule, de se faire écraser par des « plus petits et plus faibles » qu’eux.
Je n’oublierai jamais ce moment de la 2ème prolongation notre match contre l’Espagne, cette image de l’entraineur espagnol qui criait à l’arbitre en désignant sa montre, pour lui signaler que les joueurs marocains étaient en train d’essayer de perdre du temps pour pouvoir aller aux penaltys. Pour lui, dans sa petite tête de super-entraineur européen, occidental, c’était inimaginable que ce soit plutôt les joueurs espagnols qui pouvaient retarder le jeu. Et qui a gagné à la fin ? C’est l’équipe du Maroc.
Justement, juste après cette victoire, l’entraineur espagnol a été limogé. Je ne sais pas si vous allez être d’accord avec moi, mais je suis foncièrement persuadé qu’il n’aurait jamais été licencié si l’Espagne avait perdu, par exemple, contre la France, le Brésil, l’Allemagne ou l’Argentine, bref, contre de « Grands » pays, de « Grandes » équipes. Mais, perdre contre le Maroc… C’était impardonnable.
Ce qui est arrivé durant cette Coupe du Monde n’est pas anecdotique. Ce qui vient de se passer est historique. C’est ce qu’on appelle en Sciences humaines et sociales : « une rupture épistémologique », c’est-à-dire un acte, un fait qui met fin à une croyance antérieure qui sera inévitablement remplacée par une réalité nouvelle à laquelle tous ceux et toutes celles qui n’y croyaient doivent désormais s’y faire.

Tout cela est bien beau et bien réel, mais qu’est-ce qu’on va faire et qu’est-ce qu’on doit faire de tout cela ?
Personnellement, si vous me demandez mon avis, je vais vous répondre qu’on doit tout d’abord arrêter, tout de suite, de râler et de railler contre cet arbitre « pourri », cette FIFA « corrompue » et cette histoire de penalty(s) non sifflé(s). Même cette blague pas très rigolote de cet humoriste Franco-Marocain ou Maroco-Français, on ne sait plus et lui non plus, qu’on aimait tant, ne doit pas nous gâcher notre plaisir.
Tout cela fait peut-être mal, mais ce qui est fait est fait. Parce que notre révolte et notre déception ne vont rien changer. Alors, nous devons continuer sur notre lancée, continuer de leur prouver que si nous, nous avons gagné pour nous, mais aussi pour les autres comme nous, ce n’est pas un hasard. Il ne faut pas que nous tombions dans leurs tentatives de nous faire douter de nos propres grandes capacités. Au contraire, nous devons leur montrer que ces victoires , nous allons les capitaliser et les transformer en des victoires encore plus grandes, encore plus surprenantes, encore plus déstabilisantes.

De grâce, ne perdons pas les acquis de ces merveilleuses performances et ne nous limitons pas à ces beaux discours d’auto-satisfaction et d’auto-adoration. C’est flatteur, mais c’est aussi, à terme, démobilisateur.
Dans ma chronique précédente, j’avais rappelé que les joueurs de Walid Regragui n’étaient pas les premiers à nous avoir fait vivre des rêves éveillés et à nous avoir fait monter au firmament de l’univers. D’autres sportifs et d’autres athlètes l’ont fait avant eux, dont, par exemple, le Gigantissime Said Aouita. Qui ne se rappelle pas de ces victoires à répétition et de ces records qu’il faisait tomber à la pelle, à notre grand bonheur, et au grand dam des super recordmen mondiaux de l’époque et de leurs pays prétendument invincibles.
Oui, mais qu’est-ce qu’on a fait de tout cela, et tiens, qu’est-ce qu’on a fait du Géant Aouita ? Certes, il est et il restera une légende, mais, hélas, on ne fait pas l’histoire avec des légendes ni avec des victoires, mais avec une capitalisation de ces légendes et de ces victoires.
L’histoire nous donne les moyens de la faire avancer, mais si nous ne le faisons pas bien et à temps, elle recule de nouveau.

Anthropologues, sociologues, intellectuels, politiciens, je crois vous avez du travail pour au moins un siècle.
Quant à moi, je vous souhaite un très bon week-end avec de très bons matchs, et je vous dis à la semaine prochaine pour un autre vendredi, tout est dit.