Par Mohamed Laroussi

Bien entendu, le titre que j‘ai choisi pour ma chronique de cette semaine s’inspire du concert inoubliable organisé en 1998 à Paris-Bercy par le merveilleux trio Khaled, Fadel et feu Rachid Taha. En vérité, j’ai failli intituler ce billet 1,2,3, sommeil, ce qui aurait été, peut-être, plus approprié et un peu trop… réaliste.

Détrompez-vous, mais je ne vais pas m’attaquer au lourd et volumineux rapport général de la CSMD car je l’ai à peine feuilleté, et encore juste virtuellement. Je ne l’ai pas lu non plus parce que j’ai d’autres lectures plus prioritaires, plus romantiques et plus poétiques. D’ailleurs, je l’aurais-lu, je n’allais pas, comme l’ont fait certains, me précipiter pour donner un jugement positif ou négatif qui ne pourrait être qu’hâtif. Et puis, je ne pourrais pas le faire, ne serait-ce que par respect pour l’immense boulot accompli par les membres de cette honorable commission où je compte d’ailleurs quelques (rares) ami(e)s. 

Donc, ne pouvant pas parler de ce “grand” rapport, j’ai décidé de traiter un sujet qui n’est pas moins “stratégique”. Il s’agit de la création du “nouveau pôle audiovisuel public” annoncée par notre ministre de la culture et de la jeunesse et des sports, en charge de la communication.

Même si cette annonce a été faite juste au lendemain de la présentation officielle du rapport sur “ le nouveau modèle de développement”, je pense que ce n’est qu’un hasard de calendrier, et je suppose que la rencontre avec la Commission parlementaire de l’enseignement, de la culture et de la communication était probablement programmée depuis longtemps. 

En fait, ce qui m’a surpris, c’est que rien n’avait filtré de ce projet, alors qu’un plan aussi important pour un secteur aussi stratégique, aurait mérité que l’on nous en annonce, assez à l’avance, au moins l’intention sinon les prémisses.

J’ai été d’autant plus surpris que notre jeune et sympathique ministre, pour lequel j’ai beaucoup d’affection, n’est aux commandes de ce trop gros ministère que depuis un peu plus d’un an, et qu’il y avait atterri à un moment où tout le monde – je devrais dire le monde entier – avait d’autres virus à fouetter. D’ailleurs, on l’a très peu vu et très peu entendu, alors qu’il mérite sûrement qu’on le connaisse beaucoup plus. 

Selon moi, le projet de ce “nouveau pôle audiovisuel public” aurait pu attendre un peu, à moins qu’il y ait péril en la demeure. Et si tel est le cas, je pense que beaucoup de personnes – experts, chercheurs, sociologues, anthropologues etc.- auraient des choses à en dire, encore faut-il qu’on leur en donne l’occasion et qu’on leur laisse le temps de le faire. On ne le dira jamais assez, mais parce qu’elles rentrent dans nos maisons sans frapper, la télé et la radio sont des armes trop sérieuses pour ne pas dire trop dangereuses pour les laisser entre les seules mains des politiques.

Je voudrais rappeler pour l’histoire que le débat sur la réforme de l’audiovisuel au Maroc a démarré il y a près de 30 ans, durant le fameux “INFOCOM”, un forum démesuré auquel j’ai eu la chance de participer, et qui avait été initié par feu Driss Basri, alors ministre de l’intérieur et de…  L’information. Et il a fallu plusieurs années plus tard, grâce au gouvernement dit d’alternance, pour qu’on commence enfin à parler d’un projet de loi sur “la libéralisation du secteur audiovisuel”, loi qui avait donné naissance, entres autres, à la Haca et à quelques radios privées. 

Si j’ai tenu à faire ce rappel c’est pour montrer que l’histoire de ce “pôle audiovisuel public” n’a que trop duré et que je ne crois pas que ce nouveau plan va régler tous les problèmes.

Revenons un peu en arrière : avant, on avait une seule télé dite “publique” et une seule radio dite “nationale” avec ses antennes régionales. Cette situation monopolistique avait duré très longtemps jusqu’au jour de l’arrivée de 2M, la première chaîne privée du Maroc. Quelques années auparavant, il y a eu Médi1, une “radio internationale “privée” créée grâce à la volonté politique et aux capitaux exclusifs de deux États : le Maroc et la France. Ces deux médias – Médi1 et 2M avaient créé une véritable révolution dans le secteur audiovisuel et constitué une vraie bouffée d’oxygène pour tous ceux et toutes celles qui aspiraient à plus de liberté et à plus d’expression plurielle. 

Je vais passer très vite sur la création de la chaîne Médi1Sat. Ce projet avait été confié à Pierre Casalta, directeur perpétuel de Radio Médi1, dont il n’avait fait qu’un copié-collé télévisuel, ce qui s’était soldé assez rapidement par un échec cuisant, notamment parce qu’il n’a pas tenu compte de l’évolution du paysage audiovisuel mondial. Ni son changement, qui se voulait salutaire, en Médi1TV, en diffusion hertzienne, ni sa transformation plus tard en chaîne infos, ne semblent avoir donné les résultats souhaités. 

Aujourd’hui, que nous propose-t-on à travers ce “nouveau pôle” ? 

La création d’une “holding” à capital exclusivement public, donc étatique, qui devrait regrouper les 3 chaînes de télévision – TVM, 2M et MédiTV, en plus de Radio Médi1 et de la régie publicitaire Régie3. Il ne s’agit pas d’un ‘nouveau pôle public”, mais d’un nouveau “monopole public absolu”. 

Dans la présentation de ce projet, il est question de “mutualisation des achats des programmes, de “commercialisation commune des espaces publicitaires”, de “formation”, de “transformation digitale”, de “télédiffusion”, de “réponse aux attentes des jeunes et des familles” etc., mais à aucun moment on a invoqué, par exemple, la contribution à l’épanouissement humain ou bien le renforcement de la culture en général et celle des libertés en particulier…   

Quelques que soient les raisons avancées (charges monstrueuses de gestion, rétrécissement progressif des recettes publicitaires, concurrence dure des médias étrangers…), toute personne attachée aux valeurs universelles des libertés d’expression et de création ne peut que s’inquiéter – et je pèse mes mots – d’une dérive autoritaire et autocratique. Et même si on peut admettre qu’elle soit volontaire et non voulue, le résultat est le même. 

Je vous fais remarquer au passage que ce “nouveau pôle” va mettre sous le giron de l’Etat d’une manière on ne peut plus directe au moins 3 supports anciennement privés et “libres” : 2M, Médi1TV et, bien entendu, radio Médi1 ! 

Libéralisation du paysage audiovisuel ? Tu parles ! 

Ceci n’était pas un coup de gueule d’un éternel râleur, mais un cri de cœur d’un démocrate incurable qui n’arrêtera jamais de croire que la liberté est la solution à tous les problèmes. 

C’est le grand Victor Hugo qui a écrit un jour : “Sauvons la liberté, la liberté sauve le reste”. 

Voilà qui est dit. 

En attendant, je n’attends pas grand-chose, mais je vous souhaite quand même un très bon weekend et je vous dis à la semaine prochaine pour un autre vendredi, tout est dit. 

Mohamed LaroussiExpert et Enseignant de la Communication stratégique. Il est aussi écrivain et auteurs de plusieurs livres dont « Marx est mort, mon amour ». Co-fondateur de la plateforme Analyz.ma