Par Najib BENSBIA

Le Maroc change. Politiquement s’entend. Manifester dans la rue n’est plus une phobie. Cet acte est devenu coutumier, voire outrancier, face à l’Etat, contre l’Etat. Est-ce là une force de caractère, ou un simple acquis d’une transition qui se complait dans la perdurance ? En tout cas, comme hier pour l’USFP (2007), le PJD, parti islamiste, a reçu la déculottée de son histoire, en étant relégué à la 8e et dernière place de l’échiquier partisan marocain.

Il est naturel que les hommes qui exercent le pouvoir d’État aient tendance à vouloir soigner leur image ou, pour être plus global, veillent d’abord à tisser un réseau relationnel. Et, en fin de mandat, ils s’ingénient à ne point prendre les décisions impopulaires, qui pourraient avoir un out put négatif sur leur avenir proche. Le risque de cet immobilisme est cependant double : perdre et son électorat et les clefs du pouvoir, quand-bien même serait-il de seconde zone.

Le gouvernement en fin d’exercice conduit par le PJD, prolongement morose de celui nommé en 2011 au crépuscule de son mandat, a voulu donner l’impression qu’il travaille en fonction d’une politique d’État ayant comme repères fonctionnels le développement du pays, la croissance économique durable et l’émancipation sociale de toutes les composantes de la nation, indépendamment de considérations conjoncturelles et, surtout, électoralistes. Chimères à rompre l’intelligence !

Et en cela, il nous rappelle au souvenir de ce gouvernement de l’espoir, entre 1998 et 2002 d’éphémère mémoire, qu’a représenté un laps de temps bien cours le gouvernement d’alternance dite consensuelle, celui conduit par Abderrahman Youssoufi et de son parti, l’USFP aujourd’hui en déliquescence irréversible.

La gestion du temps réformiste

Lors de sa nomination, le 14 mars 1998, le gouvernement Youssoufi I avait l’espoir pour lui et la sympathie, voire l’adhésion sans réserve, de la plus grande frange des populations marocaines. L’état de grâce, dont il a bénéficié le long des 18 premiers mois de son exercice, s’explique par le fait, majeur et fondamental, qu’il était considéré comme le gouvernement populaire qui était au fait des besoins de la nation. En cela, ce gouvernement se devait de satisfaire l’instinct populaire primaire mais, surtout, avoir le temps pour lui pour connaître les dossiers et, bien sûr, agir en conséquence de la demande sociale immédiate.

Or, les mois passant, les gouvernements Youssoufi I et II se sont complu dans la suffisance identitaire, leur composition hétéroclite (7 partis) et les ambitions antagoniques des uns et des autres des ministres le composant. Ce qui a finalement joué contre cette expérience de première alternance pendant une bonne période de plus de trois ans et s’est soldé, en fin de parcours et d’une part, par une lenteur inexpliquée à prendre le taureau des réformes urgentes alors par les cornes. D’autre part, au lieu de lister les actions politiques symboliques qui auraient pu le distinguer des gouvernements précédents, les équipes Youssoufi I se sont laissé piéger par la raison d’État, en occultant les dossiers où la sensibilité populaire aurait pu lui accorder un satisfecit certain.

La restructuration technique du gouvernement et le remodelage de l’équipe Youssoufi II n’ont pas abouti aux changements escomptés. Ainsi, au lieu de rompre avec le mode de gestion du gouvernement Youssoufi I, et donc tracer les lignes stratégiques de la phase deux du gouvernement dit d’alternance, en inscrivant à l’agenda gouvernemental la mise en œuvre des grands chantiers censés être réalisés par ce gouvernement supposé d’obédience populaire, le cabinet Youssoufi II est resté, à quelques décisions clefs près, sur les mêmes réflexes que le précédent, la timidité le disputant à l’hésitation.

Triste retour de l’Histoire

Par un hasard malin des choses, les gouvernements I et II conduits depuis 2011 par le PJD sont tombés dans les mêmes travers, avec cette différenciation majeure est que le gouvernement Youssoufi a essayé de diriger le pays en regardant devant lui, alors que ceux conduits par le PJD ont eu le regard tourné vers le dos, en mode rétroviseur. Les mêmes attentes de changements recherchés par les Marocains, concentrés dans l’espoir de l’alternance module I (1ère alternance de 1998-2002), se sont retrouvées focalisées sur le module II (transition post 2011) et ont donné lieu à un même résultat : la défiance et le ras-le-bol collectif des citoyens de ce bon pays qui est le nôtre de leurs gouvernements (et donc des partis qui les représentent) lors de ces deux phases du Maroc en changement.

Bien sûr, on pourrait comprendre qu’un gouvernement politique ne puisse faire abstraction de sa base électorale, d’où les atermoiements des uns et des autres des partis dominant chacun sa conjoncture. Mais cette approche des choses suppose que ce gouvernement politique a derrière lui des acquis certains. Ce qui ne fut pas le cas du gouvernement Youssoufi, dans ses versions I et II, et ce n’est certainement le lot du gouvernement PJD (formules 1 et 2). Triste retour de l’histoire, n’est-ce pas !

Dans ce double climat délétère, le politique a souffert de plusieurs tares dont deux, éreintantes : la sanction populaire pénalisante et l’imprévision de ce qui arrivera demain.  L’USFP a été lourdement sanctionnée à partir des législative 2002 et 2007. Ce qui est le cas du PJD aujourd’hui, aujourd’hui bon (mauvais en fait) dernier du système de partis national.

Bien sûr, pour l’histoire, il est de bonne espérance de souligner que le gouvernement Youssoufi aura fait que baliser le chemin, bien long et encore tortueux, de l’Etat de droit auquel nous aspirons. Ce qui n’était pas aisé et facile à faire au sortir d’un règne et le commencement d’un autre. Le Maroc de la transition démocratique avait besoin d’un gouvernement pilote, dans ses faiblesses certes, mais également dans les points de rupture qualitative qu’il a réussi à produire dans la mécanique et la culture politique du passé marocain. Ce que la mémoire et l’histoire ne retiendront point du double mandat PJD (2011-2021).

La fin de l’intermède PJD est, curieusement, sanctionnée par un bilan d’étapes morfondu dans une belle marche arrière du pays dans nombre de domaines, notamment en termes de croissance économique, d’inflation, de liberté individuelles et collectives et, in fine, de gouvernance où la médiocrité la disputé au clientélisme glauque. Un bel échec transitionnel. Avec en prime ceci : Plus que dans aucun autre mandat de mémoire gouvernementale marocaine, le roi a dû agir directement durant le double exercice PJD pour booster la mise en train des chantiers de développement que le Maroc aurait dû engager pour ne pas tomber dans la léthargie qui menace tous les équilibres globaux de l’Etat et de ses finances.

L’expérience PJD, loin d’être une transition positive (le Maroc pré et post 2011), a remis tous les compteurs au point mort. Espérons que le gouvernement qui sera nommé suite aux scrutins du 8 septembre 2021 soit autrement et qualitativement mieux outillé et, surtout, plus inspiré à regarder devant, plutôt qu’en mode rétroviseur !