Il existe un mot chez nous, et probablement que chez nous, qui a la fois un sens, une signification et une interprétation. Ce mot, c’est « noukhal ».

En fait, le mot d’origine est féminin : c’est « noukhala ».
Bien entendu, « Noukhala »,c’est le son, cette enveloppe très fine qui protège les grains de blé et que d’aucuns lui prêtent un tas de propriétés, notamment « transitaires », pour ne pas dire « déconstipatrices ». Ça, c’est le premier sens. Par contre, lorsqu’on utilise le mot « Noukhal » – je suppose que c’est le pluriel de « noukhala » – il a un second sens, qui est sûrement moins connu des jeunes d’aujourd’hui. 

Noukhal, c’est manifestement un refus volontaire et conscient de répondre à quelqu’un, en gardant le silence, pour lui exprimer un certain mépris même pas dissimulé. Noukhaaaal ! (Il faut le déclamer en prolongeant bien le ahhhh, pour bien signifier à celui qui attend une réponse ou juste une réaction qu’il peut toujours attendre, et que s’il n’est pas content, il n’a qu’à aller se faire voir chez les Grecs, ou chez qui il veut).
Et comme vous l’avez sûrement remarqué, dans les 2 sens, il est question de « son », sauf que si le son du blé a des vertus, l’autre, c’est le vice personnifié.

En fait, au Maroc, nous avons donc deux sortes de silence : le silence des gens, qu’ils soient du « peuple » ou pas, qui ne veulent rien entendre, ou plutôt qui ne veulent entendre que ce qu’ils veulent, c’est-à-dire tout ce qui ne les dérange pas, qui ne les intéresse pas, ou qui pourrait leur créer des ennuis, à eux ou à leurs proches. C’est ce que qu’on pourrait appeler : le silence des faibles ou le silence des des lâches

Et puis, il y a l’autre silence, méprisant et méprisable, le silence «d’en haut », le silence de ceux qui ont le pouvoir de tout faire, y compris de nous faire taire, même si nous n’avons même pas ouvert la bouche. C’est le silence des forts. Le famueux « noukhal ».

En gros, son interprétation pourrait s’exprimer ainsi :

« Ô toi le bavard, cause toujours. Je t’entends, mais je ne veux pas t’écouter.Ton bavardage ne me cause aucun désagrément tant qu’il ne dépasse pas le stade du dit ou même de l’écrit. D’ailleurs, je te lis, bavard, mais je fais celui qui n’a rien lu, qui n’a rien vu, qui n’a rien entendu. Je te lis, je comprends ce que tu dis, mais je n’en fais qu’à ma tête. Parce que c’est moi qui commande. »
Tu sais, bavard, ce n’est pas moi qui coupe le son à tes compatriotes silencieux, ce sont eux qui, volontairement, consciemment, spontanément, préfèrent se taire pour me plaire et pour ne pas griller leurs cartes. Parce que si le bavardage est bruyant et ne rapporte que des problèmes, le silence, lui, est payant pour tous ceux et toutes celles qui savent tenir leur langue le moment voulu. Et le moment voulu, c’est moi qui le détermine, c’est moi qui le fixe, selon mon bon vouloir, parce que c’est moi le pouvoir.

Entre nous, tous ces muets volontaires sont bien gourmands, mais bien naïfs. Ils croient, les pauvres, que je vais toujours les récompenser, tous les nourrir. Ils sont bêtes. D’abord, je ne leur ai rien demandé. Ce sont des muets volontaires, des muets consentants. De plus, ils sont vraiment dupes. S’ils croient que j’ai une marmite immense, géante, illimitée, et qu’à chaque fois qu’ils sont silencieux au bon moment, je vais sortir ma grande louche et que je vais commencer à les goinfrer de mes bienfaits, ils se mettent le doigt dans l’oeil. Et encore je suis poli.
Je sais que toi, bavard, tu sais que tout grand pouvoir que je suis, je n’ai pas les moyens de satisfaire tous ces affamés qui se vendent au rabais et qui courent derrière les rentes et derrière l’argent facile. Je n’en ai pas les moyens, mais je n’en ai pas l’envie non plus. A vrai dire, ce n’est pas dans mon intérêt de donner à tout le monde. Je suis généreux, certes, mais si je me mets à distribuer des cadeaux à droite et gauche, c’est-dire à tous ceux qui la ferment pour me faire plaisir, il n’y aura plus de compétition, et donc, plus de plaisir.
Non, j’ai envie de les voir se concurrencer entre eux et à jouer devant moi à celui qui la ferme le plus. J’ai envie de les voir s’étouffer de leur silence forcé. J’ai envie de les voir trembler de peur que leur silence ne paraisse pas assez silencieux à mes yeux, voire que je puisse penser que leur silence ne soit pas sincère, ou qu’il soit juste conjoncturel. Waou ! Qu’est ce que c’est jouissif !
J’ai toujours pensé quant à moi que le pouvoir n’a pas le pouvoir parce qu’il est fort, mais parce qu’il n’a en face de lui que des faibles.
En réalité, il y a faibles et faibles. Par exemple, il y a les bavards qui peuvent paraître moins faibles que les autres vrais faibles. Mais tout bavards qu’ils sont, leur bavardage est souvent accueilli par le même silence vicieux, sournois, méprisant, arrogant, condescendant, dédaigneux rabaissant, dévalorisant. Noukhaaaaal.

Vous voyez, le silence des faibles et le silence des forts se valent et s’égalent.

J’ai bien peur qu’in fine, comme disent les érudits, ces deux silences finissent par nous tuer en tuant en nous toute capacité et toute volonté de nous insurger, de nous rebeller, ou juste de réagir, juste de réfléchir.

Ces deux silences sont inacceptables, mais je pense que celui des bienpensants est encore plus révoltant.
Pour conclure, j’aimerais partager avec vous cette belle et éloquente citation du poète tunisien Amor Abassi : «Le Malheur n’est pas dans la tyrannie des despotes, mais dans le silence des élites » Voilà, c’est dit.

En attendant, je vous souhaite un très bon week-end et je vous dis à vendredi, pour un autre vendredi, tout est dit.