Par Mohamed LAROUSSI

J’espère que vous ne m’en voudrez pas trop, mais cette chronique a de fortes chances d’être un peu philosophique. Je ne sais pas ce qui m’arrive, mais ces derniers temps je ressens un mélange de mélancolie, de doute et de remise en question(s) de certaines certitudes et certaines convictions que je traine depuis toujours et de certaines vérités, MES vérités, auxquelles je m’accrochais tout le temps et que je ne voulais parfois même pas discuter.

En vérité, ce sentiment ne m’est pas venu d’un coup. C’est même probablement l’accumulation des coups que j’ai encaissés au fil des très nombreuses années que j’ai vécues qui a fini par me convaincre d’ouvrir enfin les yeux sur la réalité de la vie et de constater qu’elle est beaucoup plus complexe et beaucoup plus cynique que je ne le pensais.

Au fond, j’ai beaucoup de mal à admettre que j’avais tort, ou pour être plus précis, que je n’avais pas forcément ni toujours raison. Si je n’ai jamais été un entêté avec mes vérités, je n’en ai presque jamais douté. Je les défendais tout le temps et du mieux que je pouvais même si je n’arrivais pas à en convaincre grand-monde. 

Parmi ces « vérités », il y en avait une avec laquelle je vis depuis le jour où on m’en avait convaincu un jour : celle de croire qu’un monde meilleur est possible, qu’il faut se battre pour, et qu’il ne faut jamais lâcher le morceau. Et depuis, je n’ai jamais, quant à moi, lâché le morceau. 

En fait, quand je parle d’un monde meilleur, je suis très en dessous de mes profondes aspirations. Moi, je ne cherchais pas seulement à essayer d’améliorer le quotidien des humains, mais carrément à leur assurer une vie absolument belle, d’une beauté absolue, voire les voir vivre un jour dans la fameuse Cité Idéale de Platon. En effet, pourquoi rêver de mieux si on peut rêver du meilleur ? 

Mais au fur et à mesure que le temps passait, je passais d’échec à un autre, d’une déception à une autre, et j’ai commencé à devenir de plus en plus déçu et de plus n plus désabusé, sans toutefois perdre tout à fait mes illusions et mes espérances.

Plus je ne voyais pas le moindre petit bout du plus minuscule des débuts du commencement du changement, et plus je m’accrochais à mes certitudes. Vous savez, le danger d’une croyance, c’est que plus on y croit, plus elle devient une certitude, et plus on croit à cette certitude, et plus elle devient une vérité, et plus elle devient une vérité et plus il n’est plus question de la discuter ni avec soi ni avec les autres.

Qu’en est-il aujourd’hui ? A vrai dire, je ne sais pas si mes vérités sont toujours des vérités, je ne sais plus si je dois encore m’y accrocher malgré leur évidente inefficacité, ou bien si je dois m’y détacher définitivement et m’ouvrir sur les vérités des autres qui sont moins utopiques et sûrement plus réalistes, en tout cas plus en conformité avec l’amère réalité ?

Je n’arrive pas à me persuader que la nature humaine, la nature du monde, et la logique de fonctionnement de l’humanité son ainsi faites, ainsi conçues, ainsi imaginées et ainsi décidées par… je ne sais qui, avec leurs contradictions, leurs déséquilibres, leurs dysfonctionnements, leurs injustices, leurs aberrations, leurs abus, leurs cruautés, leurs arbitraires, leurs bizarreries, leurs extravagances, bref tout ce qui fait que le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui nous semble de plus en plus inhumain, je n’arrive pas, disais-je, à me persuader que ce monde est ainsi fait et qu’on n’a aucun autre choix que de s’y faire. Eh bien moi, je n’arrive pas à m »y faire et je crois que j’en suis définitivement incapable.

Alors, aujourd’hui, même si je n’ai aucunement l’intention de renoncer totalement à mes rêves fous et mes souhaits irréalistes, je sais qu’il va falloir les revoir réellement à la baisse. Comme je me connais, je ne pense pas qu’un jour je vais les laisser tomber, par contre je crois de plus en plus que lorsque l’on commence à sentir qu’on n’a plus les moyens ou la force de se battre pour ses idées – vous voyez, je ne les appelle déjà plus « vérités » – la meilleure attitude à avoir, c’est de continuer quand même d’y croire sans toutefois penser à passer à l’acte. 

Donc, si vous m’avez bien suivi jusque-là, je suis actuellement à ce stade précis de mes réflexions. Vous êtes libres de considérer que je vieillis et donc que je « m’assagis », mais sachez qu’au fin fond de moi-même, je reste très intimement convaincu que les injustices, les inégalités, les laideurs, les malheurs, les mensonges, les atrocités, les fractures sociales et autres que l’on n’arrête pas de voir chaque jour dans ce monde ne sont pas des fatalités que l’on doit accepter, mais que l’on doit continuer de combattre, coute que coute. 

Voici, je l’ai dit. 

En attendant, je vous souhaite un très bon week-end et je vous dis à la semaine prochaine pour un autre vendredi, tout est dit.