Par Jaouad Benaissi

Nous n’avions pas cette mauvaise habitude de dormir avec un livre à la main. La lecture douce est, sans doute, abrutissante, mais la lecture sérieuse provoque des insomnies affreuses. Ni l’une ni l’autre, je préfère me rendre à la nuit en écoutant la musique ou la poésie. Seulement voilà, nos goûts artistiques ne s’inscrivaient pas dans le même registre. Il est difficile de trancher entre Oum Kalthoum et Hadda Ouakki, entre Darwish et Baudelaire… Barbara, hors de question. Un peu triste à son goût. Et puis, j’aime te garder pour moi. Tu es la femme de ma solitude. Celle qui me reste lorsque les autres partent.

J’adorais l’instant de juste avant le take-off nocturne où je tiens à te dire la chance de t’avoir connu, et à te remercier d’exister. C’est un peu comme une dernière prière ou une dernière volonté, car le sommeil est un mystérieux voyage dont on a aucune garantie de se réveiller. Ces chuchotements confidentiels qu’on dépose à l’oreille de la femme qu’on aime, et ces mots d’amour qu’on oublie de se dire pendant la course contre le temps. La nuit, c’est ce moment de liberté pendant lequel toutes les lois,  les traditions, les inégalités, tombent à l’eau, par je ne sais quel magie !

Tu es blottie contre moi. Mes lèvres sur ta nuque. Je te renifle. J’ai besoin de sentir cette magnifique odeur relaxante de ta peau pour que je puisse m’endormir.  Je dors bien quand tu es là.  Je ne pense à rien. Je savoure la sérénité qui s’invite dans mon âme et à laquelle j’ai rarement droit. Je me mets répéter quelques vieilles chanson d’amour et de nostalgie, jusqu’à la divagation. J’aime lorsque les paroles et les mélodies se confondent bizarrement avec l’ivresse du sommeil. Et c’est là que je me rends à l’évidence qu’on est dans quelque chose de fusionnel, et que je t’aime…

Mais l’image est loin d’être parfaite. Moi, je dors la nuit. Toi, tu as de l’insomnie !

Tu as parfois les yeux fermés, mais tu ne dors pas. Tu surveilles mes rêves et mon sourire inconscient. Tu te poses toujours les mêmes questions. Tu te demandes si, au plus profond de mon sommeil, je ne suis pas en train de jouer avec les cheveux d’une autre femme, ou de programmer le voyage à Paris, à Rome ou à Marrakech. Tu attends suspicieusement que je prononce son prénom pour établir la preuve de mon infidélité. Comment veux-tu que je me trompe de femme lorsque la femme que j’aime se trouve dans mes bras ?

Mes difficultés de respiration me rendent le sommeil difficile et les médecins m’ont fait comprendre que je risque d’en mourir. Ce n’est pas si grave. Au moins, je rendrais l’âme dans mon lit, sans souffrance et sans adieu. Mais quand tu là, je dors moins angoissé. Tu me redresses la tête sur le bon côté et tu me passes la bouteille d’eau, parfois ! A chaque fois que je dors près de toi, c’est pour moi une nouvelle chance de vivre, et de pouvoir me réveiller le matin. J’aime quand tu t’inquiètes pour moi même si ton insomnie dans mes bras, ça me fait souffrir…

Pourtant, tu entends mon cœur qui bat. Et comme tu ne sais si il bat vraiment pour toi, tu aimerais qu’il ne batte plus, mon cœur !

Je sais quand tu te lèves doucement du lit pour fouiner mon téléphone. Tu lis tous les messages. Tu vérifies les profils des meufs qui m’envoient des petits cœurs rouges et à qui je réponds par un je t’aime de complaisance ou de galanterie. Tu fais le tour des galeries de photos que tu fais défiler une par une. Pourtant, tu sais pertinemment que je ne garde que les photos conventionnelles. Les autres vont systématiquement à la corbeille par crainte qu’elles ne tombent entre des mains malveillantes, pas forcément les tiennes. Je ne te cache rien, absolument rien. Mes erreurs et mes aventures, je les porte comme une montre à la main. Je les assume… Et je t’aime, quand-même!

Tu retournes dans le lit. Tu te glisses sous le drap. Tu te remets dans mes bras. Tu me vois rêver et ça te fait pleurer. J’aurais pu verrouiller mes téléphones avant de dormir, mais je te punis en les laissant ouverts. Tu me fais mal en empiétant sur une zone d’intimité à laquelle je ne t’ai jamais donner accès. Et je te laisse te faire du mal en réalisant que je peux meubler le rêve et le désir d’une autre femme et que d’autres femmes aimeraient bien être à la place que tu es la seule à occuper. A chaque fois que tu le fais, je le perçois comme un coup bas, une petite trahison, une absence totale de confiance. Même les flics n’ont pas le droit de bafouer la sacralité de la nuit !

Et au matin…

Tu dis des mots toujours pareils
As-tu passé une bonne nuit?
Et je réponds comme la veille :
Oui ma chérie, j’ai bien dormi…
Et j’ai rêvé de toi comme chaque nuit…

Parfois j’ai l’impression qu’il est plus facile de changer le monde que d’obtenir la confiance d’une femme. Cause perdue. Et je suis doublement peiné par tes doutes et tes insomnies. Tu dors mal, chérie !