Je viens de lire ce matin une information qui m’a sidéré : « Un élève a démoli le pare-brise de la voiture de son professeur parce qu’il ne l’a pas laissé tricher à l’examen de fin de cycle ». Le jeune homme a bien été interpelé par les agents de la Gendarmerie Royale, mais il a été relâché. À l’heure où cette info a été diffusée par un grand quotidien, le dossier n’aurait pas encore été présenté au procureur du Roi (dans la région Taounate).
A l’instar des autres années, des incidents similaires ont sûrement été signalés dans d’autres régions du pays, sans que cela n’émeuve outre mesure. Je ne sais pas si les gens sont devenus insensibles aux malheurs des enseignants et aux accidents qui leur arrivent « dans l’exercice de leurs activités », et je ne sais pas non plus ce qu’ils en pensent. Par contre, me fiant à ce que je vois et à ce que j’entends autour de moi depuis toujours, je suis persuadé que beaucoup de mes concitoyens et concitoyennes, pour ne pas dire la majorité, non seulement ne condamnent pas d’une manière claire et nette la triche – qui est un délit moral de premier rang – mais doivent le considérer comme une pratique sociale normale, « pas si grave que ça »
C’est un peu comme le mensonge. Comme on est persuadé que tout le monde ment, alors on ment à son tour. Après tout, dire toujours la vérité n’est pas très conseillé, car ça peut parfois entrainer des problèmes. Donc, puisqu’il est admis de mentir de temps en temps pour se préserver ou pour éviter des difficultés, alors pourquoi ne pas mentir tout le temps ? C’est logique, non ?
Je ne suis pas un spécialiste de la chose, mais je vais essayer de vous expliquer du mieux que je peux.
D’abord, quelles que soient les circonstances, je pense que nous ne sommes pas obligés, par exemple, de mentir systématiquement. Normalement, naturellement, logiquement, la vérité devrait être la règle, et le mensonge, l’exception. Après tout, normalement, naturellement, logiquement, on ne devrait mentir, que lorsqu’un danger vous guette ou bien quand vous risquez de perdre quelque chose. Par exemple, quand il y a un intérêt à la clé. Je ne suis pas en train de justifier le mensonge, mais plutôt d’essayer de l’expliquer.

Justement, je pense que la triche doit logiquement obéir au même fonctionnement. En quelque sorte, on ne devrait pas tricher par nature, mais exceptionnellement, par défaut, par contrainte, par accident.
En vérité, si on devait se référer à la morale au sens Kantien du terme, on ne devrait jamais mentir et jamais tricher. Si j’en crois mes vieux souvenirs de mon cours de philo, pour Kant, est considéré comme faisant partie de la morale, tout ce qui est valeur appliquée et pratiquée régulièrement à l’échelon universel. Or, à ma connaissance, et à moins que je ne me trompe, que je sois trop naïf, ou que je vive sur une autre planète, ni le mensonge, ni la tricherie, ni encore moins la corruption et le vol, ne sont des valeurs universelles.
Pourtant, ce que je constate dans notre pays antique, authentique, musulman, moderne et tout et tout, les actes de tricherie sont partout.
J’ai relaté le délit de ce casseur probablement mineur qui n’a pas accepté d’être empêché de tricher dans un examen, parce que, peut-être, il es persuadé que c’est un droit, mais je peux donner des dizaines d’exemples qu’on m’a rapportés ou dont j’ai été témoin.
J’ai l’impression qu’au Maroc, tricher est devenu un sport national. Je suis certain que s’il y avait des jeux olympiques de la triche, on serait les champions du monde.
On ne triche pas qu’à l’école, au lycée ou à la fac, mais on triche partout, dans tous les milieux et chez toutes les catégories sociales. On triche dans les administrations publiques, dans les entreprises privées, dans les compétitions sportives, dans le gouvernement, au parlement, dans les médias, dans les partis, dans les syndicats etc.
Le fonctionnaire triche dans son travail, l’entrepreneur triche dans la qualité de ses produits, le promoteur triche dans les matériaux de ses bâtiments, l’élève triche à l’examen, l’enseignement triche avec son cours, l’artisan triche dans son œuvre, l’expert triche dans sa mission, le journaliste triche avec l’information qu’il diffuse, le juge triche dans son jugement, l’accusé triche dans ses aveux, l’inspecteur du fisc triche dans son contrôle, le contribuable triche dans sa déclaration, le gendarme et le policier trichent quand ils ferment les yeux sur des délits, les chauffards ou les voyous trichent en suggérant aux des agents d’acheter « la fermeture des yeux »…
Bref, chez nous, presque tout le monde triche, parce que, peut-être, cela arrange tout le monde.
Je n’ai pas trouvé mieux pour conclure que cette citation du Grand Alain :
« La morale s’arrête là où s’arrête la police ».

En attendant un retour bien improbable à des valeurs morales universelles communes, je vous souhaite un très bon week-end, une très bonne fête de l’Aïd, et je vous dis à la semaine prochaine, pur un autre vendredi, tout est dit.