Par Najib BENSBIA / Universitaire et Politologue

Rapport NMD: Un concept éludé, un ‘’diagnostic’’ généraliste et des orientations dans la continuité ? [1]

La Commission Spéciale sur le Modèle de Développement (CSMD) a bouclé son  travail en présentant au roi son Rapport général. Elaboré en 165 pages, ce rapport est supposé avoir cerné les concepts, les tenants et aboutissants menant vers un ‘’nouveau modèle’’ de développement. A priori, il est de bonne praxis que, pour aboutir à un nouveau modèle, il faille identifier les principaux intrants de l’ancien et, a fortiori, proposer les orientations nouvelles qui participent de l’émergence et de la consolidation du nouveau. Est donc un modèle tout cas d’école que l’on peut copier, mettre en œuvre avec adaptation ou simplement s’en inspirer. Fut-ce le cas en l’occurrence ?

De prime abord, posons la première question générique qui fonde l’ensemble de l’objet de ce projet : – Qu’est-ce qu’un modèle ? La réponse est évidente, un modèle est un ensemble d’expériences, de pratiques, d’objectifs et d’acquis qui font d’un cas de réussite un modèle. A partir de ce constat, ce modèle sert de référence pour soit l’améliorer soit l’orienter vers un autre modèle de référence. La CSMD a-t-elle travaillé sur un modèle (réussi en soi pour servir de référence) pour qu’elle propose un nouveau tel qu’elle en fut investie ?

Des concepts et Cie

Dans son rapport, la CSMD semble avoir éludé (volontairement ou non, qu’importe) d’analyser ce qu’elle  entend par ‘’nouveau modèle de développement’’. Partant, elle n’a nullement interrogé les choix, orientations et aprioris structurels qui ont mené vers la nécessité de changer de cap stratégique en matière de développement économique et social global. Tout au plus a-t-elle procédé par approche généraliste en répertoriant les exemples de ‘’réussite’’ et les embûches qui ont freiné la Marche du Maroc vers une économie développée, concurrentielle et bien intégrée à la mondialisation.

Cette vision généraliste a ainsi empêché la Commission d’interpeller les trois facteurs de développement : la nature et l’identité du capital national, le rôle désengagé de l’Etat (depuis le milieu des années 1990) comme acteur fondamental de production de la richesse et l’interaction secteur privé/public dans le système fondant le ‘’modèle’’ de développement choisi dès les premières années de l’indépendance.

Ce faisant, la CSMD est partie d’aprioris qu’elle a pris pour des ‘’concepts’’ justifiant le changement d’orientations : blocages, incohérence des politiques publiques, un capital national non-compétitif, une société récalcitrante face à l’Administration et aux institutions en général, paupérisation accentuée, renaissance constitutionnelle obstruée par les pesanteurs des  vieux réflexes… Bien que ces aprioris soient pertinents en eux-mêmes, ils n’interrogent pas dans le fond le ‘’modèle’’ qu’a choisi le Maroc pour son développement jusqu’à aujourd’hui (plus de cinquante ans durant). Il aurait été plus judicieux de faire un diagnostic objectif (sans sacrifier à des ‘’lignes rouges’’ qu’on a prises pour immuables) qui aurait conclu au choix d’un nouveau modèle. D’ailleurs, quand on lit attentivement les nouvelles orientations proposées, il est constaté en fait une continuité dans le changement et non une rupture avec le passé socio-économique et, par conséquent politico-institutionnel et normatif. Cela se traduit par la formule laconique : améliorer plutôt que de changer radicalement de cap.

De fait, en approchant les obstacles qui n’ont pas permis au Maroc d’atteindre le développement prospecté, la CSMD s’est évertué à faire une lecture socio-politique de l’environnement économique, sociopolitique et institutionnel du pays sans en interroger l’essence, l’organicité et les effets à moyen et long termes durables sur le système d’ensemble tel que recherché pour un nouveau modèle de développement. Ce faisant, elle a procédé par conclusions partielles en lieu et place d’indicateurs génériques, puisés qu’ils auraient dû être de ce qui constitue le modèle en cours. Cette approche aurait pu faciliter l’identification des axes de rupture qualitative et quantitative menant vers le nouveau modèle.

Cette omission didactique – que l’on estime volontaire au vu des experts et la qualité des membres de ladite commission – a procédé par élimination catégorielle : ce qui peut être soumis à appréciation et ce qui ne peut l’être. Ceci est un lapsus théorique et conceptuel préjudiciable à une vue d’ensemble critique et avertie.

Au plan théorique général, le Rapport est resté dans une approche descriptive de l’existant, l’objectif générateur étant d’y sonder les points de convergence vers une amélioration au cas par cas : Economie, société, vie politique et sociale… Tout est ainsi puisé de la même source : le CONSTANT (les fondamentaux immuables) et l’améliorable (relations Etat/société, Administration/usagers, gouvernants/citoyens, liberté/justice…). Ce volet est un repère parmi d’autres, mais passons.

Capital privé national dites-vous ?

L’un des ancrages ratés du Maroc en devenir réside dans le fait que le pays vit, depuis 1974, sans discontinuité sur un déficit chronique de la balance des paiements, un déficit organique de la balance commerciale (on ne couvre que 60% à peine de ce que l’on achète à l’étranger) et une assistance structurelle du capital national privé. Même avec la politique de privatisation (triste leg du Programme d’Ajustement Structurel  imposé par le FMI au début des années 1980) engagée par l’Etat au milieu des années 1990, le capital privé – censé bénéficier de cette cession des secteurs productifs – est  resté globalement à la traine, ‘’exigeant’’ de manière récurrente facilités fiscales, protection de la production locale et accompagnement financier sans réserve des pouvoirs publics. Le comble, l’Etat n’a jamais cherché à sortir de ce dilemme qui fonde le choix stratégique de départ ; choix que la CSMD devait analyser en laboratoire, sans aprioris déterminés à l’avance, notamment le décapant réflexe d’aider, ad-vitam eternum, à la formation d’un capital privé national performant.

En effet, il est une évidence que le Maroc a opté, dès les premières années de l’indépendance, pour le libéralisme économique et son pendant, l’économie de marché, l’ouverture sur le marché mondial via le libre-échange et, donc, l’insertion active, dès les années 2000, dans la roue de la mondialisation. Ces trois mamelles (que l’on pourrait généreusement mettre à l’actif du ‘’modèle’’ que l’on voudrait transcender) supposent l’existence d’un capital privé suffisamment développé et dynamique pour jouer ce rôle historique de locomotive de développement. Or, cela est notoire, le capital privé marocain a toujours vécu sur l’assistance, les aides et l’encadrement de l’Etat. Même à coups de codes d’investissements encourageants, d’amnisties fiscales régulières et de renflouements des caisses, le capital  privé marocain demeure faible, peu compétitif (ou pas du tout) au regard de la concurrence internationale et d’un apport quasi-nul dans/pour la croissance économique globale. Aujourd’hui encore, ce capital quémande de l’Etat qu’il lui facilite tout, y compris les crédits à taux zéro et les aides financières parallèles pour son essor.

Les ‘’non-dits’’ du Rapport

C’est ce handicap majeur, entre autres, que le Rapport ne traite pas avec le recul et la pertinence nécessaires. Car, pour approcher un ‘’nouveau modèle de développement’’, il est important et utile de diagnostiquer les facteurs qui motivent ce choix structurel et dont le capital privé est la matrice aliénante caractérisant ‘’l’ancien modèle’’. Par ailleurs, ce qui est sémantiquement la norme, le nouveau ne peut être créé à partir de l’ancien. Et là, le Rapport n’est pas clair, reste allusif alors qu’il devait opter pour la rupture dialectique avec (cela dit généreusement) l’ancien modèle.

En choisissant de rester sur ce que l’on appelle au Maroc ‘’les fondamentaux’’, le Rapport élude une question centrale, le système de valeurs d’ensemble. Il est ici identifié par valeurs les fondements des politiques publiques et les orientations stratégiques sectorielles, non les choix institutionnels et constitutionnels, bien que ces derniers puissent être lus (et devraient l’être) à travers un regard constructivement critique.

Certes, proposer les clés structurantes d’un nouveau modèle présuppose que l’on veille à ne pas oublier que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Or, en ne cherchant pas à énoncer avec la clarté et la rigueur nécessaires que le nouveau modèle doit assigner à l’Etat, donc aux politiques publiques, un rôle productif moteur – face à l’incapacité du capital privé national de vraiment s’émanciper et devenir autonome –, le Rapport ne signifie pas, ipso facto, à l’Etat qu’il doit avancer en locomotive au lieu d’attendre un train (le capital privé) qui tarde à prendre le départ réel et efficient et qui restera encore, au vu de son organicité, accroché aux jupons publics.

De ce fait, cela est la conclusion, ne pas alerter l’Etat sur la nécessité de ne pas attendre le capital privé[2] pour amortir la relance nécessaire devant conduire la locomotive vers le développement global escompté, c’est prêter le flanc aux aboutissants de l’ancien modèle que l’on voudrait pourtant transcender.

Et en cela, rappelons-le pour la méthode, le risque est que l’on tombe dans cette sempiternelle évidence : les mêmes causes produisent les mêmes effets.

C’est en cela qu’une lecture politique du contenu du Rapport de la Commission Spéciale du Nouveau Modèle de Développement reste à faire, éventuellement dans le cadre d’un autre papier.


[1] Cette brève lecture a trait à quelques éléments que le Rapport n’a pas cru opportun d’approcher (il y en a d’autres mais cela déborderait l’espace cet article), et non le rappel du condensé de ce qu’il contient. Celui-ci est accessible et peut être consulté sur ce lien : Rapport de la CSMD

[2] Appel du Haut- Commissariat au Plan.