Par Jaouad Benaissi

Le problème, c’est le matin. Le soir, je peux gérer. La grosse fatigue de la journée me dispense de penser à toi. Même tes objets et tes souvenirs de voyage éparpillés un peu partout chez moi, ne me font pas penser à toi, ne réveillent aucune nostalgie pour toi. Je suis fatigué et c’est parfois agréable de ne pas avoir la force de penser à qui que ce soit. Je réalise la lourdeur de mon corps et me soumets à sa loi en espérant ne pas te retrouver juste après dans un rêve ou dans un cauchemar !

Au matin, je me réveille sur l’odeur de ta peau. Je te sens blottie contre moi, ta tête sur mon bras gauche, et l’autre main posée sur ton ventre, comme à l’habitude. On se réveille doucement. On se regarde tendrement sans se dire bonjour ni se chuchoter un je t’aime. C’est cette paresse du matin, cette tendresse silencieuse du matin, qui me manque. Et puis, je me rends compte que tu n’es pas là. Tu es partie. Mon dieu, quelle amertume de bon matin ! 

Je ne suis pas tombé amoureux de toi. Quand on tombe dans l’amour, on s’en remet très vite. Et ce qu’on appelle un coup de foudre, ce n’est qu’une amourette qui s’éteint avec les éclats. On en sort avec le dégoût de quelqu’un qui fait l’amour sans conviction. Moi, j’ai pris le temps de t’aimer, de te voir te bonifier chaque jour un peu plus, de te faire mienne, et de faire de toi mon pays et ma patrie. Aimer, c’est une affaire de temps et d’habitude. C’est une prière qu’on répète ensemble chaque jour que le bon Dieu fait. 

Tu m’as aimé jusqu’à la connerie. Je t’ai aimé jusqu’à l’ennui… 

Nous nous sommes bien débrouillés pour nous quitter au moment le plus orgasmique de notre histoire. C’était la meilleure manière de préserver le grand amour contre l’inévitable déclin. Car la nature finit par imposer ses lois. L’amour s’éteint doucement comme un bon cigare, et même si l’on continue de l’allumer, cela ne sert à rien ; il finira un jour par se consumer. Et on ne gardera en mémoire que les cendres de quelque chose qui était pourtant fort et beau. 

On est toujours plus excité, plus intrigué et certainement plus agréable frustré de lire des romans ou de regarder des films qui se terminent au milieu. En tournant la dernière page, chacun écrit ce qui reste à sa manière et imagine une fin qui correspond à son goût. Bref, il faut se quitter quand on a toutes les raisons de rester. Et c’est comme ça que l’amour échappera aussi longtemps que possible à l’oubli et à la mort !

Nous ne pouvions rester ensemble, de toute façon. J’avais tellement peur de voir s’endeuiller les minutes, les heures, les secondes passées, que, chaque soir, s’emparait de moi l’envie de m’en aller. Oui, parce que je t’aimais, je voulais partir avant que ne meure le temps de t’aimer, de nous aimer. L’ennui meurtrier des soirées passées devant la télé ou sur les réseaux sociaux à chercher des sujets de discussion ou à casser le sucre sur le dos des autres. Des cousines qui se marient, et des cousins qui divorcent. Est-ce bien ça l’amour ?   

Quand on fait semblant d’être fatigué pour éviter de faire l’amour. Quand on se raconte les histoires des collègues et de la femme de ménage. Quand en étant jeunes, on commence à avoir l’impression de vivre des histoires de retraités. Quand on a de jolies dents mais l’on ne croque pas la vie. Quand on n’a plus les mêmes attentes l’un de l’autre ni les mêmes perspectives. Quand un « je t’aime » devient une façon de parler.  Et quand chacun déprime gentiment de son côté. Là, il faut savoir lever le pied. Pour partir pour de bon. Ou pour mieux revenir !

« J’en ai vu, comme nous, qui allaient à pas lents

Et portaient leur amour comme on porte un enfant

J’en ai vu, comme nous, qui allaient à pas lents

Et tombaient à genoux, dans le soir finissant

Je les ai retrouvés, furieux et combattants

Comme deux loups blessés, que sont-ils maintenant ? »

Non, il faut partir tant que c’est beau, parce que, tu sais qu’à la fin, il faut  presque rien pour défaire un amour et se livrer au chagrin. Il est malheureux de laisser traîner les choses jusqu’au moment où tout revient à l’évidence que notre époustouflante histoire d’amour, n’était qu’un château de cartes qu’on fait tomber avec le petit doigt. 

Je t’aimais trop pour laisser mourir cet amour que je voulais garder vivant. C’est mieux, bien mieux, de nous quitter avant qu’on en crève tous les deux.

Je t’aime, tu sais !