Par Mohamed LAROUSSI

Si on me demandait un jour de caractériser notre pays et de qualifier mes concitoyens – au-delà de leurs atouts, de leurs failles, de leurs qualités et de leurs défauts – par un seul mot, je choisirais très probablement : antagonisme. Pour une raison très simple : parce que le Maroc que nous semblons tous aimer, mais pas forcément avec le même amour ni pour les mêmes raisons, et dont nous nous targuons tout le temps d’être si fiers de lui appartenir, entretient, et dans tous les domaines, la chose et son contraire. 

Je pourrais vous donner des centaines d’exemples, mais je vais me limiter à deux et deux seuls, qui me paraissent les plus éloquents.

Voici le premier qui me vient à l’esprit.
Nous sommes vendredi, un jour sacré s’il en est, est sûrement à mon avis le jour le plus antagoniste de la semaine.

Ce jour-là, vous allez voir le plus incroyant des marocains et la plus impie des marocaines se transformer, le temps d’une prière, l’un en le plus dévot et l’autre en la plus pieuse de la planète. On met sa plus belle djellaba, de couleur blanche de préférence – car le blanc symbolise la pureté et l’innocence – on se parfume de belles essences, on s’enfume d’encens de préférence, et on se dirige vers la mosquée la plus proche ou la plus lointaine, c’est selon ; et sur tout le parcours, à pied, en motocyclette, en berline, en 4X4 ou en limousine, ils ne vont pas cesser de distribuer des « Assalamou 3alaycoum » et des « joumou3a Moubaraka », expressions bien connues de reconnaissance du bon musulman et de la bonne musulmane.

Et aussitôt cette mise en scène terminée et l’opération de travestisme à l’envers achevée, on revient à ses habitudes usuelles et à ses us et coutumes naturels. Les uns vont aller directement à leur bistrot habituel pour prendre leur apéro légèrement décalé, d’autres vont retourner à leur boulot, mais juste pour prendre leurs effets personnels et filer à l’anglaise pour un week-end bien immérité, d’autres encore rentreront directement chez eux, se goinfreront du bon couscous préparé amoureusement pas par leurs douces moitiés ou par leurs propres mamans chez qui ils continuent de squatter parce qu’ils ne travaillent toujours pas, parce que, comme vous savez, au Maroc, « il n y a que ceux qui ont des pistons qui ont un travail » ; et il y a enfin ceux et celles qui, après avoir accompli leur devoir religieux envers Dieu, et après lui avoir demandé son pardon et sa miséricorde, vont se muer immédiatement en voyous, en salauds et en malhonnêtes de première : corruption, malversation, mensonges, détournement, vols, et autres délits du même acabit. 

Sans parler de tous ces « hajjs » qui ont fait plusieurs fois le pèlerinage à la Mecque et plusieurs « Omras » et qui reviennent au bled à chaque fois encore plus impurs et encore plus obscurs qu’avant.

Deuxième exemple : : « l’incivisme des civilisé(e)s ».
Je vais peut-être vous paraître sectaire, mais je l’assume, et si j’ai décidé de me focaliser sur ce que j’ai appelé, ironiquement, « les civilisé(e)s », c’est parce que j’ai toujours été indulgent envers le « petit peuple », je veux parler de tous ces damnés de la terre, ces pauvres de la poche et de l’esprit, ces malchanceux qui n’ont pas pu aller à l’école ou pas pu poursuivre leurs études faute d’argent, bref, tous ces « démunis » – quel bel euphémisme ! – qui enfantent souvent des encore plus démunis qu’eux. Ascenseur social ? Mon œil ! 

Comment voulez-vous qu’on en veuille à tous ces gens-là d’avoir des comportements inciviques alors qu’ils sont déjà punis par le destin et sont privés de tout, et surtout privés de ce qui est essentiel pour une bonne éducation à savoir l’instruction, l’enseignement et la culture, la vraie. 

A contrario, je suis intraitable et intransigeant envers tous ceux et toutes celles qui sont né(e)s, soit avec une cuillère en argent, soit avec des parents avec des comptes bancaires pleins à craquer, qu’ils aient bossé et galéré pour, ou qu’ils en aient hérité, qu’importe, bref, qui ont eu la chance de pouvoir accéder à l’école, au collège, au lycée et à l’université, d’avoir décroché de gros et beaux diplômes, sans avoir, durant tout leur parcours scolaire et universitaire, eu le moindre pépin ni souffert du moindre besoin.

Et c’est ainsi qu’ils ont pu acquérir sans souci aucun l’instruction et l’éducation dont tout un chacun devrait bénéficier sans distinction et sans discrimination, ce qui leur a permis d’avoir le label du « civilisé » au sens le plus philosophique et le plus moderne du terme. Pourtant, malgré tout cela, on voit chaque jour beaucoup d’entre eux avoir des attitudes les plus minables, les plus archaïques et les plus sauvages qui puissent exister.

Après avoir voyagé en première classe ou en jet privé dans des pays ou le moindre écart de leur conduite est puni des sanctions les plus sévères, ils retournent au pays et se vengent en se lançant à l’assaut des feux rouges, des Stops, des lignes continues, des sens et des stationnements interdits. Et si jamais quelqu’un ose un jour s’insurger contre leurs comportements ou juste leur faire un reproche, ils sont capables de l’insulter parce que, chez ces gens-là, monsieur, on ne supporte pas les remarques et encore moins les remontrances. 

Voilà. C’est ça le Maroc, et ce sont ceux-là les Marocains. Pas, tous, je sais. Maintenant, libre à vous de continuer, par lâcheté, par fierté ou par désespoir, de fermer les yeux, ou bien de considérer que malgré tout, nous sommes mieux que d’autres. Suivez mon regard. 

Quant à moi, je vous souhaite un très bon week-end et je vous dis à la semaine prochaine pour un autre vendredi, tout est dit.