Par Najib BENSBIA ,Chercheur universitaire, politologue et écrivain

Les gens, les petites gens, vivent leur pauvreté comme les riches leur statut. Tout à fait naturellement. Sans grands remous et avec beaucoup de tolérance. Car, finalement, que peut-on contre l’acharnement de la vie face à tant de démunition des êtres, dans l’inégalité devant les ressources et les modes d’existence ! Il s’agit, en définitive, de voir dans quelle mesure la pauvreté, la vraie, peut ne pas être acceptée comme une fatalité indéracinable. Car, il est évident que la richesse crée la différence statutaire entre citoyens.

​La pauvreté, la vraie pauvreté, afférente aux ressources argentées, est aujourd’hui un fait quotidien patent. Pourtant, cette pauvreté-là peut, à une certaine limite, être acceptable. En somme, être pauvre est une situation de fait que l’on vit, malgré soi, dans les labyrinthes du manque et dans la soif d’être mieux et vivre autrement. Parce qu’elle tisse un fil d’Ariane entre la volonté de survivre et ce combat éternel contre l’indigence matérielle à laquelle les gens finissent par s’accommoder, à leur corps défendant.

​L’autre pauvreté, la plus impardonnable de toutes, est la pauvreté de l’esprit. On peut accepter de vivre sa pauvreté matérielle comme on fait sa petite toilette le matin. Or, côtoyer l’inculture dans ce qu’elle a de plus bête et de plus méchant, l’indigence de l’âme et de l’esprit, c’est là le pire des sévices que l’on peut subir. Quand cela vient de l’État, le malheur est autrement plus terrible, parce qu’il tue… l’intelligence.

Que n’a-t-on eu mal des fois à la tête à force d’idioties répétées à longueur de journées par des phénomènes que l’intelligence humaine a désertés à jamais ? Que ne s’est-on interrogé devant cette difficulté à se faire entendre et, donc, à se faire comprendre par son auditoire. Comme si la communication – en fait la non communicabilité – concernait deux stratosphères aux antipodes l’une de l’autre. Comme si le langage n’utilisait pas les mêmes signes de reconnaissance. Comme si la langue parlée était différente de celle écoutée! L’étreinte de l’imbécillité est autrement plus blessante, plus insidieuse que la maladie et le manque d’argent. Parce qu’il n’y a point de remède contre ce genre de pathologie, dès le moment où les cervicales sont emplies de tout sauf de ce qui est élémentaire dans la vie : le bon sens et l’assimilation simple, directe et naturelle des messages reçus.

​Le Maroc, ce beau pays qui est le nôtre, ingurgite à longueur de secondes l’imbécillité faite sénilité de l’esprit : dans la rue, au café, dans les confins de l’administration, privée et publique par ailleurs… Les signes avant-coureurs sont perceptibles mille lieux à la ronde de la perception naturelle des mots, des choses et de la vie en commun. On ergote souvent sur le fait de savoir si le sous-développement est une fatalité ou non. En fait, l’expérience des peuples du Tiers-monde montre bien que le sous-développement est une option stratégique dans l’exercice du pouvoir local.

​Les gouvernants du monde sous-développé savent pertinemment que l’endettement est une tare quand les ressources empreintées sont dilapidées dans l’ostentatoire et le superflu. Ils savent parfaitement bien que le bon gouvernement est celui qui doit rendre compte de sa gestion au peuple via les urnes et autres procédés prévus pour cela. Pourtant, ces gouvernants continuent de fausser les règles du jeu. Les gouvernements du monde sous-développé savent que la seule, la grande richesse naturelle est celle humaine. À cause de cela, ces gouvernants s’ingénient à terrifier leurs concitoyens, sinon à les tuer, et en tous les cas à faire fuir les compétences et la technicité vers d’autres lieux où la personne humaine à plus de valeur que toute autre chose. Cette pauvreté-là n’est-elle pas plus hideuse, comparée à celle qui fait appel à la vie dans ce qu’elle a de plus terre à terre, la subsistance !

​Le divorce est patent quand l’intelligence normale, celle qui distingue le citoyen averti du sens commun, plus ou moins généralisé dans notre pays, est confrontée à la question de la liberté, sous toutes ses formes comme dit la constitution. Il est évident que, dans le cas du Maroc, la question, les questions de la liberté et de la responsabilité restent un appel suspendu à la volonté du pouvoir d’Etat.

​Certes, le dahir portant Code des libertés publiques de 1958 a posé les termes essentiels de l’exercice quotidien des libertés individuelles et collectives. Mais ce Code, d’ailleurs révisé en régression en 1973 puis revu positivement en 2002, porte en lui-même les ingrédients de l’aliénation juridique de libertés pourtant consacrées dans un texte constitutionnel censé être la référence matricielle de la loi, du pouvoir et de la société.

En entourant l’exercice des libertés publiques du Marocain par des considérations sécuritaires au travers desquelles est sanctionnée la citoyenneté, c’est toute la culture sociale qui est bouleversée, parce qu’elle en appelle à un regard suspicieux que l’autorité publique pose sur la société. C’est en ce sens qu’il est problématique de poser le débat politique actuel dans les termes du renouveau quand, au préalable, il n’a pas été identifié l’essence même de l’action politique en tant que facteur d’émergence réel, concret et sur le terrain, d’un citoyen libre, responsable et digne. A moins, bien sûr, de considérer que l’action politique doit mener vers la remise en cause des référents, tous les référents constitutionnels, politiques, juridiques et culturels qui fondent l’Etat marocain aujourd’hui en éternelle transition.

​Il semble qu’il faille replacer la réflexion dans son cadre objectif, celui de l’identification, d’abord, des rapports de pouvoir entre les institutions, entre celles-ci et le corps du peuple, ensuite, entre les différentes composantes de ce peuple, enfin. Comment, en effet, apprécier correctement, ou du moins clairement la participation politique du Marocain à la gouvernance de leurs affaires si, au préalable, ne sont posés les termes dans lesquels s’exerce aujourd’hui l’autorité et se prend la décision politique de dernière instance ?

​La constitution, la loi, le règlement… délimitent le champ d’intervention des différents corps organisés : politiques, administratifs, répressifs et de défense nationale. Ces corps agissent en fonction de repères qui sont censés constituer des ‘’lanternes rouges’’ à chaque fois qu’un débordement est signalé. Au centre de cet agencement/embrigadement, le citoyen est le noyau autour duquel doivent graviter les ambitions de progrès et de bien-être. Sans quoi, la constitution, la loi et le règlement ne sont alors qu’un alibi, un décor pour berner l’opinion et brimer sa mauvaise conscience.

La question centrale qui harcèle l’esprit rationnel est donc la suivante : comment interroger les prémisses d’une culture de la liberté alors même que l’on n’a pas encore cerné les fondements structurant l’ordre politique et juridique existant, dans lequel nous évoluons mais qui reste méconnu, mal interprété, pour  ne pas dire tout simplement ignoré à force de manipulations, de détournement et de faux-fuyant ? Comment poser les termes d’une culture de la liberté, au moment où le Marocain ne jouit pas, pas tout à fait en tous les cas, de toute l’étendue de la liberté citoyenne que lui garantit pourtant la constitution, que la loi a ordonnancée et que le pouvoir politique lui dénie cycliquement ?

La jouissance, par le citoyen marocain, de la liberté politique est très ordonnée, soumise à l’appréciation minutée de l’autorité publique. Peut-on alors comprendre que l’on revendique la responsabilité dans les actes individuels et collectifs, lorsque la collectivité publique – entendre par-là le gouvernement, l’administration territoriale et la justice -, n’a pas une appréciation systématique de l’acte politique, en considération de la même valeur normative qui commande à l’exercice des libertés publiques dans l’Etat. Plus grave encore, l’autorité publique elle-même fait une lecture, sinon erronée, du moins abusive de la loi.

Tel est le cas de la liberté de la presse, de rassemblement et d’association au Maroc. Or, la responsabilité dynamique commence par la connaissance du champ juridique dans lequel l’action politique s’exerce. Si le gouvernant ne lit pas, ou mal – ce qui revient au même – la circonscription de ses attributions, si l’autorité administrative ne retient de la loi que ce qui sert sa vision temporelle immédiate, si le citoyen, en ignorance ou en mauvaise lecture de ses droits et de ses obligations, prête le flanc à la manipulation ou à l’intimidation, la jouissance par la Communauté dans son ensemble de la liberté s’en trouve entre parenthèses. Parce qu’elle est en infraction de conscience.

​Transcendant ce débat entre intello, il est bien évident qu’un être mal nourri ne cherche pas à se draper des vertus de la liberté. Un Homme qui n’a pas de revenus ne peut se sentir responsable de son destin. Un individu mal logé ne se sent pas concerné par la dignité inhérente à la vie en communauté.

​De cela, nos gouvernants sont conscients, peut-être un peu trop, au point de ne plus reconnaître l’urgence des changements factuels à apporter dans l’ordre naturel des choses de la vie citoyenne. Et en cela, nos gouvernants sont bénis de nous laisser vivre la chimère comme un rêve à portée, alors qu’il est, encore et toujours, indomptable.