Par Mohamed Laroussi

J’ai un peu hésité avant d’aborder ce sujet que je sais sensible, voire tabou. Parler de ce qu’on a décidé d’appeler, après moultes autres appellations, toutes aussi officielles et réductrices les unes que les autres, les “MRE”, est un exercice périlleux. Tant pis. J’aime bien les jeux dangereux. Je dois vous dire que j’ai été, il y a très longtemps, moi aussi un MRE. En fait, j’étais un faux MRE ou un RME de passage.

J’étais étudiant. Et un étudiant, à l’époque, même s’il restait 10 ans à l’étranger, finissait presque toujours par rentrer chez lui, au Maroc. Parce qu’il faut dire que les étudiants de cette époque étaient des privilégiés à plus d’un titre. D’abord, on n’avait pas besoin d’avoir des parents riches pour aller faire ses études à l’étranger. Il suffisait de demander, même si tu étais fils ou fille de riches, une bourse à l’Etat, et l’Etat s’empressait de te dire oui. Merci qui ? Merci l’UNEM. Et là-bas, si tu trouvais que la bourse n’était pas assez suffisante, tu avais la possibilité de faire des petits boulots à droite et à gauche, pour ne pas embêter tes parents, même s’ils étaient riches. Enfin, quand tu retournais au bled, tu n’avais que l’embarras pour le choix de ton futur travail. 

Oui. C’était le bon vieux temps. Mais, pas pour tout le monde. En effet, à l’époque, les MRE d’hier n’avaient pas des situations aussi enviables qu’aujourd’hui. 

Là-bas, on les appelait, tout simplement, “les immigrés”, et ici, tout bêtement, les “zmagrias”. Oui, oui, oui. Pourquoi le nier ? Ces pauvres bougres trimaient comme des dingues toute l’année, à longueur de journée, et parfois à longueur de nuit, pour pouvoir venir une fois par an, avec la quasi totalité de leurs économies, ramener de quoi nourrir leurs enfants, et parfois toute leur famille. Ils étaient vus, par les uns comme une banque permanente, par les autres, comme des vaches à lait, et par presque tout le monde, comme les idiots du village, juste bons à ramener de quoi alimenter la compagnie et amuser la galerie.

Qu’est-ce qu’on se moquait d’eux ! 

Oui, oui, oui. On trouvait qu’ils parlaient mal, qu’ils s’habillaient mal, qu’ils frimaient trop, que leurs voitures étaient trop chargées, que leurs poches étaient trop pleines… Pourtant, tout le monde les attendait, de pieds fermes et de mains ouvertes. Bien sûr, il y avait la famille proche, les cousins, les cousines, les voisins, les voisines, mais il y avait aussi tous ces promoteurs véreux, pour ne parler que d’eux, et tous ces agents pourris de l’administration pour leur soutirer le max de fric pour des services censés être gratuits. Je parle au passé, mais qu’elle est leur situation aujourd’hui ?

Si les pratiques malhonnêtes chez nous n’ont pas beaucoup changé, même si, il faut le reconnaitre, l’administration, elle, a fait des efforts de modernisation et de moralisation considérables, nos MRE – Marocains résidant à l’étranger – eux, ne ressemblent plus tout à fait aux “zmagrias” dont on se moquait avant. D’abord, il faut savoir qu’il n’y a plus ou presque plus ces fameux ouvriers spécialisés qu’on exploitait chez Renault Flins, Peugeot Sochaux ou dans les fonderies de Dunkerque, ou bien les pauvres mineurs – les fameux “gueules noires” – qu’on faisait bosser jusqu’à la mort au Nord-Pas-de Calais ou ailleurs.

Il y a encore des petits travailleurs avec des salaires pas très élevés, mais presque tous ont décidé de fonder des familles sur place, ont des enfants qui ont acquis la nationalité du fait du droit du sol, et qui, justement, connaissent bien leurs droits et savent de plus en plus comment les défendre. Il y a aussi des cadres, “des cols blancs”, des ingénieurs, des médecins, des chercheurs, et bien d’autres profils très recherchés et très appréciés. Ceux-là, personne n’ose les appeler “émigrés” là-bas, ni “immigrés” et encore moins “zmagrias”, ici.

Ceux-là, Monsieur, on les respecte, bien sûr, là-bas, mais surtout ici, et on a intérêt à les respecter. Et vous savez pourquoi ? Ce n’est nullement parce qu’ils ramènent de l’orseille au pays. La plupart d’entre eux vivent, et même très bien, leur vie, là-bas, et ne pensent pas retourner ici un jour. Si on les respecte et on les couvre d’éloges, c’est parce que c’est bien pour … comment dire… pour l’image et la notoriété du pays.

Personnellement, je ne suis pas contre. Bien au contraire, je pense qu’il faut qu’on en soit fiers. Je crois d’ailleurs que c’est un peu grâce à eux qu’on a donné à tout le monde ce nom emphatique qu’on veut valorisant de “Marocains Résidant à l’Etranger”, et qu’on élève parfois, pour faire encore plus grand et plus chic à “Marocains du Monde” ! Waou ! 

Et comme vous voyez, tout le monde en profite aujourd’hui : vous, moi, eux, la RAM, les compagnies maritimes, le gouvernement, et même les partis politiques qui voient peut-être en ces “Autres Marocains” qu’on aime bien, des modèles et des exemples de réussite pour leurs futurs électeurs et futures électrices. En fait, je crois encore une fois que j’ai parlé pour ne rien dire. Après tout, je suis un Marocain comme tout le monde. Je parle pour le plaisir de parler, même si moi, je parle plutôt pour ne pas me taire. 

Voilà. C’est dit.


En attendant le retour tant attendu de tous nos bons MRE qui vont profiter de tous ces bons prix, et en attendant notre tour, je vous souhaite un très bon weekend et vous dis à la semaine prochaine pour un autre vendredi, tout est dit. 

Mohamed LaroussiExpert et Enseignant de la Communication stratégique. Il est aussi écrivain et auteurs de plusieurs livres dont « Marx est mort, mon amour ». Co-fondateur de la plateforme Analyz.ma