Par Mohamed LAROUSSI

Monsieur le Ministre, je vous prie de bien vouloir excuser mon insolence et mon impertinence pour m’être permis de vous importuner la veille du réveillon du nouvel an, mais j’ai mes raisons que je vais de ce pas vous exposer.

Tout d’abord, je voudrais vous informer que le projet d’écriture d’une lettre ouverte à votre Haute Bienveillance ne date pas d’aujourd’hui, mais qu’il était prévu depuis bien longtemps. De plus, il n’a aucun rapport direct avec le grand charivari – pour rester poli – que nous connaissons dans le monde du cinéma depuis quelques jours.

En fait, je l’avais programmé exactement le jour où vous avez annoncé très triomphalement sur le plateau de notre Bilal national que vous alliez ouvrir au moins 200 nouvelles salles de cinéma, dont 150 seraient financées par l’État, et les 50 autres seraient crées sous forme de multiplex à travers des financements privés. A la question de l’échéance de réalisation de cette aubaine si inattendue et si bienvenue, vous aviez répondu spontanément et sans aucune hésitation : « …au mois de décembre 2022 ».

Monsieur le Ministre, est-ce que j’ai menti ? Je ne le pense pas. D’ailleurs la vidéo de l’émission est toujours visible sur le net. Merci Youtube.

Si je vous ai raconté tout cela c’est juste pour vous montrer que j’avais déjà une bonne raison de vous écrire et de vous interpeler, au moins sur cette question, et je vais le faire tout de suite : où en êtes-vous des 200 et quelques nouvelles salles ? Je ne vais pas attendre de réponse parce que je pense que vous n’en avez pas, ou bien peut-être que vous en avez une mais qui n’est pas très convaincante. En tout cas, je vous demande de noter que vous n’avez pas respecté votre promesse de revenir au courant de ce mois-ci pour confirmer votre engagement. Jusqu’à l’heure où je commets ces lignes, c’est toujours le silence total.

Maintenant, franchement, avec ce qui est arrivé ces deniers jours et ces dernières semaines, cette histoire de nouvelles salles de cinéma devient anecdotique.

Déjà, en son temps, j’avais émis beaucoup de réserves sur ce projet que je trouvais insolite et peu opérationnel et pour une raison toute simple : nous n’avons qu’une trentaine de salles et elles sont souvent vides. Autrement dit que le problème de notre cinéma n’est pas lié au faible nombre de salles, mais au public habituel de cinéma qui a vieilli ou qui a disparu. Quant à nos jeunes, ils sont sur d’autres planètes, et personne ne fait d’effort sérieux pour les attirer vers le monde merveilleux du cinéma. C’est toute une culture qu’il faut refaire ou réinventer, Monsieur le Ministre.

Je ferme cette parenthèse qui était plutôt futile, d’autant plus que vous n’avez jamais daigné accorder le moindre intérêt à mes réserves et à mes remarques, mais je ne vous en tiens pas rigueur, car vous n’êtes ni le premier ni le dernier ministre qui n’aimez pas trop qu’on critique vos projets, fussent-ils les moins réfléchis ou les plus incohérents.
Maintenant, je vais vous parler de sujets autrement plus sérieux car ils concernent des faits autrement plus graves.

Pour ne pas alourdir encore plus cette chronique censée être légère, je vais me limiter à 2 ou 3 éléments qui ont fait la Une de notre presse et qui semblent beaucoup intéresser notre opinion publique en général et les professionnels et les amoureux du cinéma en particulier. .
Je vais passer assez vite sur la dernière édition du Festival National de Cinéma, organisée comme toujours par le CCM, l’institution qui est sous votre tutelle et votre responsabilité, laquelle édition avait été considérée, à l’unanimité, comme la plus mauvaise, la plus improvisée, et la plus anarchique édition de toute l’histoire de ce festival. Quant à la fin en queue de poisson de cette édition et la polémique qui s’en est suivie, je préfère l’oublier tellement elle était creuse et pathétique.

Je suis hélas obligé de soulever cette autre affaire liée à un autre festival qui est, lui aussi, l’émanation du CCM qui, je le rappelle, est sous votre tutelle et votre responsabilité, et qui a une fin en eau de boudin.

Il n’est ni dans mon intention,  Monsieur le Ministre, ni de mon ressort non plus, d’analyser les causes du grand brouhaha médiatique et populaire suscité par cette affaire, ni de chercher quels seraient les responsables directs ou indirects de ce imbroglio artistico-historique, par contre il est de mon droit de citoyen de vous interpeler, vous le ministre de tutelle de notre cinéma, pour vous demander pourquoi non seulement vous êtes resté silencieux, mais surtout pourquoi vous n’avez pas estimé nécessaire, ni justifié d’exiger des comptes au Directeur par intérim que vous avez vous-même nommé à ce poste censé être provisoire et qui dure depuis plusieurs mois. Vous n’avez pas non plus considéré comme indispensable de prendre la parole ne serait-ce que pour nous informer de ce que vous comptez faire pour parer à toute cette anarchie. Pis, alors qu’il était chahuté de partout, vous avez laissé votre directeur par intérim éternel prendre une décision administrative à l’encontre d’un des cadres les plus compétents, les plus estimés et les plus respectés du CCM, une décision qui paraît à tous les professionnels du secteur comme incompréhensible, injuste et injustifiée, même si peu osent en parler ouvertement par crainte de représailles dont la fermeture du couvercle de la « Gamila ».

Avant de finir, je ne peux pas ne pas vous parler de cette autre histoire qui a surgi il y a quelques heures et qui nous a appris qu’une cinéaste, respectée et respectable, aurait suspendu, sans raison connue, 5 jours avant le tournage, un contrat de réalisation d’un film de long-métrage qui la liait à un producteur étranger installé depuis peu au Maroc. Celui-ci menacerait même de se retirer de notre pays si jamais ses droits ne sont pas reconnus, étant donné qu’il aurait déjà déboursé des sommes très importantes pour la production de ce film. Au fait, avez-vous pensé aux conséquences sociales et économiques d’un tel incident et à ce que pourrait penser les responsables du pays de cet investisseur dans le cas où il ne serait pas dédommagé avec objectivité et équité ?

A priori, Monsieur le Ministre, ni votre responsabilité, ni celle du directeur par intérim du CCM, ne sont engagées, sauf que cette même cinéaste a été (re)nommée par vous-même à la tête de la Cinémathèque Nationale, une institution qui relève bien, elle aussi, de votre département.

De tout cela, Monsieur le Ministre, tout le monde en parle beaucoup aujourd’hui dans les salons, dans les cafés et ailleurs, mais pas trop chez les professionnels, en tout cas, pas en public, parce qu’ils sont très frileux. Eh bien, voyez-vous, Monsieur le Ministre, moi, j’ose le faire, sans peur et sans crainte, parce que, je le répète, j’estime que c’est mon droit de citoyen de vous interpeler, et vous c’est votre devoir de ministre d’agir en conséquence. Et si, par mépris, par inconscience ou par je-m’en-foutisme, vous décidez de ne pas le faire, sachez, comme je l’ai déjà signalé à d’autres collègues qui vous ont précédés dans d’autres gouvernements, qu’en politique, c’est toujours le citoyen qui garde sa place, et jamais le ministre.

Alors, Monsieur le Ministre, pourquoi ne pas profiter de cette formidable dynamique créée par le triomphe de nos Lions à la Coupe du Monde, et pourquoi ne pas prendre exemple sur ce Coach exceptionnel qu’est Walid Regragui en admirant cette belle énergie qu’il a su insuffler à ses joueurs pour en faire des maîtres reconnus du ballon rond ?

Walid est jeune, vous aussi. Walid est énergique, vous aussi. Walid veut toujours aller plus loin, et il paraît que vous aussi, mais, excusez-moi de vous le dire aussi crûment, Walid, lui, tout en ayant mis en avant les jolies valeurs de confiance en soi, de « Nya » et de « Rdate lwalidine », a misé, lui, surtout et avant tout, sur la compétence, le professionnalisme, le sérieux, l’abnégation et la discipline.

Voilà. Monsieur le Ministre. Je suis désolé de perturber malgré moi vos fêtes de fin d’année, mais c’est pour la bonne cause.

Dans l’attente d’une réaction que j’espère positive et constructive, je vous souhaite une très bonne année 2023 qui soit en rupture totale avec des pratiques que la nouvelle ère et l’air du temps devraient bannir à jamais.

Quant à vous chères lectrices et chers lecteurs, je vous présente mes meilleurs vœux de santé, de joie, de bonheur et de sérénité, pour vous et pour tous ceux et toutes celles que vous aimez, et je vous dis à l’année prochaine et à la semaine prochaine pour un autre vendredi, tout est dit.