Par Najib BENSBIA, Chercheur et Politologue

Investir les institutions centrales pour mieux ‘’contrôler’’ le souffle citoyen ! C’est là un leitmotiv que se partageaient tous les régimes totalitaires qui ont essaimé le long du 20è siècle. Pour mettre sous tutelle un Etat, il faut investir l’administration centrale, ce haut lieu où se prend la décision et où se concoctent les politiques publiques. Il semble que, depuis dix ans maintenant, c’est à cela que s’est patiemment affairé le Parti de la Justice et du Développement (sachant qu’il n’a milité ni pour la justice ni pour le moindre développement). Comment cela ?

Les Directeurs centraux, cela est notoirement une lapalissade, sont le cœur névralgique des institutions publiques. C’est à travers eux que l’Etat étend son autorité, élabore sa conception de la gouvernance et épanche toutes ses décisions. En mettant en place une ‘’élite’’ parrainée, on fidélise tout le processus décisionnel. Cela fut la lame de fond utilisée par l’ex-éternel ministre de l’Intérieur, Driss Basri pour le nommer, c’est ce qu’a tenté de faire à sa suite Meziane Belfquih, ex-ministre et conseiller du roi, et c’est la hantise qui tient en levrette la respiration du PJD depuis 2011.

Les tentacules du PJD

Ce parti a ainsi tissé une véritable toile d’araignée autour de l’Etat en y nommant la part du lion des 1100 cadres (bigre !) nommés depuis 2011 parmi ses membres dans l’ensemble des départements ministériels à l’exception de trois : l’Intérieur, les Affaires Etrangères et l’Agriculture/Pêches maritimes, dont les Chefs sont particulièrement allergiques aux tentations tentaculaires des ‘’islamistes’’ made in morocco. D’ailleurs, selon la quotidien Assabah du 15 juin 2021, le ministère de l’Equipement a battu tous les records en ce sens.[1]

La hantise du PJD à investir tous les espaces institutionnels ne concerne pas seulement les ministères. Tel est la tendance observée au niveau des collectivités locales, des établissements publics et des services extérieurs de l’Etat. Certes, le parti de la lampe (qui n’éclaire que ses petites phobies) aurait voulu s’implanter dans les ministères qui comptent, notamment l’Intérieur et les Affaires Etrangères. Mais par la grâce de cette manie bienheureuse marocaine en ce cas d’espèces, certains départements ne sont pas perméables aux influences partisanes de quelque évanescence qu’elle soit.

Cette volonté d’infiltration trouve parfaitement sa résonnance dans ce tristement célèbre slogan du Sieur benki (Benkirane pour les profanes) qui voyait partout des crocodiles et Cie un peu partout dans les rouages étatiques et qui, d’après lui, obstruaient sa gouvernance du temps où il était Chef de gouvernement. Le PJD semble avoir bien appris la leçon et voudrait, une fois qu’il sera évincé des arcanes publics, avoir ses antennes et sources d’information à l’intérieur de l’Etat et dont la mission serait double : Informer le parti de ce que pensent, élaborent et comptent mettre en œuvre les décideurs publics et, surtout, influer sur les décisions publiques soit en les mettant en sourdine – cela est l’expertise de toute administration centrale –, soit en les exécutant aux pas de tortue pour mieux en vider la substance et la portée.

Revoir le système des nominations

Le besoin manifeste et clairement mis en pratique par les ministres PJD d’infiltrer l’Etat pour bien en sonder la respiration est une manie totalitariste vielle comme le monde. Elle est le reflet pathogène d’une perception autoritariste de la gouvernance publique et, de ce fait, identifie clairement l’arrière-pensée machiavélique qui préside aux choix politiques substantiels des islamistes marocains : cerner tout le monde pour en graduer le souffle selon les besoins du parti.

Il s’agit là d’un constat et nullement d’un quelconque jugement de valeur ou d’aprioris. Les faits sont têtus. Et ces faits montrent bien que les 10 ans de gouvernance pjdiste ont ceci de prépondérant : un clientélisme sans pareil, une utilisation surannée des institutions publiques au service partisan, un bilan social calamiteux, un déficit budgétaire grossier, une aphasie exemplaire face aux grandes questions d’intérêt général, un entêtement sans précédent à renier les réalités causées par une gouvernance brouillonne, une désidentification de l’intérêt général et, in fine, la massification de tous les ingrédients d’une implosion sociale incontrôlable à craindre à terme ou à moyen terme.

C’est en ce sens que le premier travail à faire après ce deuxième mandat du PJD est que l’Etat se reprenne en mains. Il ne s’agit pas d’aller en aventure dans une chasse aux sorcières contre les cadres PJD. L’enjeu est simplement de distinguer le bon grain de l’ivraie. Toute compétence mise au service du pays et de la nation est à non seulement mettre à profit, mais à valoriser et faire évoluer. Il est néanmoins certain que la majorité des nominations aux hauts postes de l’Administration centrale faites depuis 2011 est de nature purement clientéliste et ne tardera pas à montrer les limites de leurs dépositaires. D’où l’urgence, d’une part, de revoir tout le système de sélection des candidats aux hauts postes de l’Administration/Service extérieurs/établissements publics et, d’autre part, de mettre à l’épreuve ces Directeurs nommés depuis 2011, de quelque bord qu’ils soient.

Sinon, l’Etat marocain est très mal parti, mais cette fois vers une destination aux horizons de l’Inconnu !


[1] – Plus de 1.100 nominations ont eu lieu (depuis 2011) dont le PJD se taille la part du lion. Aziz Rabbah, ministre de l’Énergie, des Mines et du Développement durable, bat le record en nombre de nominations, puisqu’il a offert plus de 10 postes en février dernier à des proches du parti, en plus d’une quinzaine en septembre 2020. De juin 2017 à août 2019, Rabbah a procédé à la nomination de 56 fonctionnaires au sein de son ministère. In Assabah du 15 juin 2021, repris par le Brief de telquel de la même date.