Par Mohamed LAROUSSI

Au Maroc, on ne discute plus, on ne débat plus, on n’échange plus des idées, on ne partage plus des opinions, on ne s’enrichit plus – intellectuellement et spirituellement parlant – on se dispute. Au mieux, on polémique. Sur tout, et surtout, sur rien. Rien d’intéressant. Que des futilités, des absurdités, des nullités. 

Qu’est-ce qu’on entend comme bêtises, à longueur de journées et de soirées, sur les terrasses des cafés, sur les ondes de nos radios, sur les écrans de nos chaînes de télévision, dans nos propres foyers. A croire qu’une pandémie tragique causé par un virus brut et abruti nous a définitivement envahis. 

J’ai dû commettre des dizaines d’écrits sur ce thème de non débat permanent, de l’absence éternelle de nos intellectuels qui ont sans doute été condamnés à un mutisme perpétuel.

Si j’insiste si lourdement sur ce silence assourdissant que le bavardage confus et le tohu-bohu grinçant ambiants ne réussissent plus à cacher, c’est parce qu’il me rend malade. C’est simple : j’y pense tout le temps au point où il m’arrive d’en parler tout seul. Oui, vous avez bien lu. Comme personne ne semble m’écouter ni donner la juste mesure à ce mal qui me fait si mal, ce néant profond, cet abime béant, eh bien, j’en parle tout seul, juste entre et moi. Comme personne n’ose discuter sérieusement de sujets intéressants ou de thèmes enrichissants, alors, je le fais tout seul.

Je me mets dans un coin, loin des voyeurs, des curieux, des lâches et des silencieux. Je choisis mon sujet du jour, mes invité(e)s imaginairesou virtuel(le)s, je m’auto-proclame modérateur et principal orateur, et j’attaque le débat sur le sujet du jour. 

Tenez, par exemple, l’assassinat presque en direct de la grande journaliste palestinienne Shireen Abu Akleh, cette femme devenue une icône, non pas de la lutte des palestiniens pour retrouver leur droit légitime d’exister, mais juste du droit de montrer leurs souffrances et leurs douleurs. Or, mis à part quelques faire-part et quelques murmures de dénonciation, ça et là, rien ou presque n’est abordé sur les vrais commanditaires, les vrais exécutants et exécuteurs de ce crime odieux. Comme si c’était un acte du Saint Esprit.

Justement, à ce propos, j’ai été effaré par la tournure détournante, consciente ou inconsciente, qu’a pris cette espèce de non début de débat sur cet assassinat, à savoir la religion supposée ou réelle, qu’importe, de cette immense dame. 

A-t-on le droit, s’interroge-t-on, de la qualifier de « Chahida », une « martyre » qui irait automatiquement au paradis, alors qu’elle n’est pas musulmane, mais chrétienne ? 

Mais pourquoi Bon sang de Bon Dieu aller avec ces imbéciles obscurantistes sur ce terrain gélatineux et glissant qu’ils maitrisent tant, alors que le vrai problème, le vrai débat, la vraie discussion, c’est de dénoncer formellement l’armée israélienne et nommément l’État d’Israël. Ces deux uniques entités sont les seules à avoir un intérêt tactique, stratégique, militaire, cynique, sournois, machiavélique, à faire taire à jamais cette si belle voix, et à faire disparaître éternellement de nos écrans, de notre imaginaire et de notre mémoire, ce doux visage, grand symbole de liberté d’expression, de grand journalisme, de grand professionnalisme, et surtout, surtout, d’une résistance sans relâche, sans faille et sans arrêt. 

Or, disais-je, au lieu de montrer de l’index l’assassin, et d’exiger et de se battre pour qu’il soit incriminé, sanctionné, condamné, on bifurque vers des sentiers boueux, crasseux des faux débats sur le sexe des anges et les ébats des diables. 

Je ne veux pas faire de procès d’intention, mais j’ai l’impression que ce sont ceux qui n’ont pas envie qu’on discute de l’essentiel qui initient et entretiennent ce type de polémique creuse et déviante. Je ne dirai pas que ceux qui y participent sont complices, mais je voudrais les mettre en garde, et leur demander de se focaliser sur le fond et le profond, au lieu de s’attarder sur le futile et sur l’inutile, c’est-à-dire sur ce que souhaitent tous les ennemis du débat consistant qui dérange parce que, justement, il nous rend moins bêtes et parfois même plus intelligents. 

Je le dis, et je le répète : il faut qu’on réapprenne à débattre et qu’on impose l’instauration d’un débat permanent, notamment sur nos chaînes de radio et de télévision, essentiellement sur celles que nous finançons de nos propres poches. 

Ces chaînes ne sont étatiques, mais publiques. L’État n’a pas de fric propre. L’Etat vit avec nos propres sous. C’est le public, le peuple, qui donne l’argent, c’est lui qui doit être le premier bénéficiaire de ces médias, et c’est lui qui doit avoir la possibilité de s’y exprimer, librement et intelligemment, à travers des esprits éclairés et éclairants, mais aussi à travers les gens simples, qui sont parfois plus sages et plusclairvoyants que de prétendus érudits ou instruits.

Je vais conclure sur cette magnifique citation de la grande philosophe, politologue et journaliste allemande Hannah Arendt : « La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat ». 

En attendant, je vous souhaite un très bon weekend, et je vous dis à la semaine prochaine pour un autre vendredi, tout est dit.