Par Abdessamad MOUHIEDDINE, Anthropologue et Ecrivain-journaliste

Parmi la communauté des humains, on compte trois types de caractères : les êtres solaires, les êtres sombres et les pervers qui, par pur narcissisme, se la jouent solaires, tandis que leur âme plonge de plus en plus dans le noir. Ces pervers narcissiques peuvent, par pur opportunisme, pousser le vice jusqu’à se la jouer également «sombres».

Les êtres solaires ne disposent d’aucun filtre, dispensent généreusement le bonheur autour d’eux, se refusent à tout calcul dans les relations qu’ils entretiennent avec autrui. Leur intelligence du coeur coule de source, ne pouvant succomber à la tristesse qu’au moment où ils ne trouvent personne avec qui partager les gratitudes de la vie.

Parce qu’ils sont eux-mêmes l’émanation d’une souffrance ou y ont été précipités plus ou moins précocement, les personnes sombres sont aveuglées par la rancune, la jalousie, l’allergie à la joie, le pessimisme chronique, la désespérance viscérale, la mésestime de soi, la paranoïa à-tout-va, le délire de persécution systématique, la misanthropie en détestation systémique du genre humain. La joie des autres leur est si violente qu’elle provoque en eux les pires pulsions meurtrières. Sinistres à volonté, taciturnes par nature, ils pullulent au sein du top management des administrations publiques, autant nationales que territoriales, là où triomphent la sinistrose, la bureaucratie et le caporalisme.

Quant aux pervers narcissiques, ils peuvent se forcer à être « solaires » ou « sombres » au gré des situations, le but étant la jouissance la plus morbide du malheur d’autrui. Ce sont des séducteurs nés, capables de simuler les plus franches rigolades avec les « solaires » et les scènes de compassion les plus larmoyantes avec les « sombres » pleureurs. Sous le burnous de l’hypocrisie, ils jouissent intensément en s’employant à séparer amis, amants et couples. Leur plaisir orgastique à voir s’entre-déchirer les amoureux d’hier est de l’ordre du messianique. Faire souffrir autrui est à l’image d’une raison de vivre, d’une sacerdoce. Caméléons par vocation, janusiens par essence, ils sévissent là où se présentent toutes les occurrences carriéristes, tout au long de l’échelle sociétale, devant chaque ascenseur social.

Un être solaire peut émouvoir en jouant au piano avec des gants de boxe, tant il dégage une authentique sincérité et une envahissante joie de vivre. On lui pardonne volontiers sa maladresse, sa naïveté, ses écarts de dandy, ses excentricités bon enfant et même les plus désuets de ses caprices.

L’être solaire se fout royalement des privilèges, des passe-droits et des ambitions carriéristes. Il se contente de ce qui vient à sa rencontre, des bonnes choses qu’il croise, sans jamais se lamenter, sans jamais oublier de remercier la Providence pour le sort qui lui est dévolu. Sa philosophie se limite à réussir une vie, quitte à louper une carrière. Il déteste le fric qui rend suffisant, sans aucunement mépriser la chance de disposer du minimum suffisant. Il reçoit l’amour avec délectation et reconnaissance et affronte la haine avec une souveraine négligence. Au fond, ce qui compte pour lui, c’est le désir de vivre et de vivre intensément ce désir. C’est en cela qu’il arrive souvent à aimanter la chance et à agglomérer autour de lui les ondes bienfaisantes.

Au fil des décennies, il se libère crescendo des détestables « حْــشُـــومَـــة » et « حَـــاشَـــاكْ » et, surtout, des attitudes, réflexes, postures, comportements relevant du « m’as-tu-vu ». Il chante, danse, invente tout seul ses prières. Il navigue allègrement entre les devants et les arrières. Il peut pleurer d’émotion ou rire à l’extase. Il peut même exploser de colère, s’exciter, parfois même provoquer. Il peut applaudir ou maudire, altérer une relation ou en désaltérer à loisir. Mais sans jamais y mettre une once de méchanceté. Sans rancune aucune. Il est, en somme, « l’enfant de la Porte divine ».

Un être sombre vous démantèle le moral à la cinquième seconde de sa rencontre. Il porte en lui le deuil du désir, peine à sourire aux blagues les plus tordantes de rire. Chaque fleur lui est avis de décès. Chaque faveur lui est insulte. Il s’ennuie à mort face aux scènes de concorde et aux effusions amoureuses. Il souffre en temps de quiétude et d’osmose des âmes.

Quant au pervers narcissique, il peut se présenter à vous comme une fée et il vous faut souvent quelques années avant de débusquer la noirceur de son être. Il s’acharnera à vous séduire, vous ensorceler de louanges, vous noyer sous un océan de flagorneries, vous déposséder de votre lucidité, vous manipuler « pour votre bien » et finir par vous vassaliser.

Le dernier profil, celui du pervers, est le plus redoutable des trois. Il a cette capacité inouïe de détecter votre déficit de reconnaissance qu’il fait vite de combler par la flatterie. Le pervers s’invite dans les plus sinueuses interstices de votre psyché pour vous inoculer la dépendance de sa personne, jusqu’à vous devenir aussi vital que l’eau, aussi nécessaire que l’air. Il est capable de sacrifier son ego durant tout le temps nécessaire à la neutralisation du vôtre. Là, il vous happe, vous avale, éradique toute volonté émancipatrice en vous.

J’allais vous inviter à choisir parmi ces trois profils. Mais je me suis retenu à temps, sachant que le profil du pervers narcissique peut s’abriter avec une époustouflante aisance derrière ceux de l’être solaire et de l’être sombre, et ce au gré des cibles de son incommensurable malfaisance !