Par Marwa SEMLALI

Une discussion agrémentée d’un thé à la menthe avec Lalla Fatna à propos du tatouage berbère entre ses sourcils, un triangle isocèle dont les rides que confère l’âge n’auront pas terni les pigments, aura réveillé ma volonté de me renseigner sur un des aspects culturels de l’identité berbère.

C’est ainsi qu’au fil de mes recherches, à la lecture d’un article consacré à une exposition nommée « Femme gravée » qui se tint dans la ville ocre en 2018, que j’appris qu’un commissaire déplorait le fait de ne pouvoir exposer les photographies de Feue Leila Alaoui.

En poussant mes recherches plus loin sur ce thème, j’en arrivai à apprendre que Leila Alaoui souhaitait réaliser « un travail d’archive sur les traditions qui sont en train de se perdre », à l’instar du tatouage des femmes berbères. Photographe mais également portraitiste hors-pair, cette regrettée artiste, au-delà de capturer les plus infimes détails de cette tradition Marocaine ancestrale, réussit à débusquer la beauté partout là où l’on ne s’attendait pas à l’y saisir. Et une coïncidence vint m’inciter à me pencher plus sur son œuvre comme sur sa personne en général: ce mois de janvier commémore (déjà) le sixième anniversaire de sa disparition…

Qui est-elle? Née en 1982 à Paris, elle a grandi à Marrakech élevée par un père homme d’affaires et d’une mère photographe, dans une maison des années 30 à la Palmeraie qui a vu défiler les plus grands noms, de Yves Saint Laurent à Serge Lutens.

Dès son plus jeune âge, Leila crée, observe et suit les pas de sa maman, jusqu’à en faire, quelques années plus tard, une profession. Après avoir étudié la photographie à New York, son âme de nomade lui fait entreprendre une série de voyages en Europe et en Amérique avant de poser bagage entre Marrakech et Beyrouth, où elle et son compagnon ont ouvert « Station », un centre d’art dans une usine désaffectée.

En sillonnant le monde, Leila nous enseignait que la photographie ne se limitait pas à prendre de simples clichés, mais que cette discipline outrepassait l’esthétique pour aller approfondir d’autres dimensions: celles de véhiculer un message, de raconter une histoire ou encore de dénoncer l’innommable.

Loin des paillettes et des faux-semblants, la richesse de son œuvre faisait écho à sa nature anthropologue, elle qui accompagnait les Subsahariens jusque dans les bois sombres du nord Marocain, ou encore qui photographia mille ouvrières Indiennes en vue d’exposer leurs conditions de travail dans lesquelles sont confectionnées nos tenues de tous les jours.

Son dernier projet, qu’elle a baptisé « L’île du diable », représente d’anciens ouvriers de l’usine Renault, cette toute première génération de Maghrébins installée en France en quête d’un meilleur horizon, et dont elle avait pour intention de rencontrer les enfants et petits-enfants afin de saisir les difficultés entourant cette fameuse crise identitaire, leur colère tant réprimée et leur désespoir aujourd’hui encore crié…

En plus de retoucher ses photographies, Leila retouchait les cœurs et s’attelait à dessiner des sourires sur les visages des laissés-pour-compte. C’est d’ailleurs cette même passion christique qui aura eu raison d’elle.  A Ouagadougou, où elle a rendu l’âme, elle était allée mettre en lumière d’autres fléaux qu’auront causé les dérives de l’humanité.

Deux mois suivant son décès, sa famille prit l’initiative de créer la fondation qui porte son nom, et dont l’objet est de rassembler l’œuvre titanesque de cette artiste que la folie humaine aura fauchée sans merci à la fleur de l’âge. Mais cette fondation se veut surtout de célébrer la mémoire d’une âme bienveillante qui épiait de son objectif des regards porteurs d’un passé souffrant, auxquels elle redonnait une dignité tout en élégance.

En somme, Leila comptait bien parmi ceux dont la mission divine se résumait à abolir statistiques et chiffres pour en dégager matière à éveiller, à dénoncer ou encore à émouvoir, voire à émerveiller…