Je ne vais rien vous apprendre en vous disant que nous vivons depuis quelques jours, et surtout depuis jeudi dernier, un bonheur sans pareil. Enfin, si, nous l’avons déjà vécu.

En effet, je fais partie d’une génération qui a eu l’occasion de connaître des moments similaires, peut-être même encore plus intenses, c’était en 1986, il y a donc 36 ans. Je me souviens parfaitement de cette soirée et de cette nuit où nous avions l’impression, tous et toutes, de faire un rêve éveillé. A cette époque, je ne pense pas qu’il y avait cette habitude ou cette mode – on peut l’appeler comme on veut – de voir les matches ensemble dans des cafés ou dans des espaces dédiés, ce qui renforce forcément l’esprit communautaire, augmente la ferveur et la joie, et donc facilite l’envie de sortir pour fêter la victoire ensemble. Dans ces années-là, chacun regardait le match chez lui, avec ses amis, ses proches ou parfois avec sa famille élargie. 

Pourtant, ce soir-là – je parle du soir de la victoire historique de l’équipe marocaine contre le Portugal et sa qualification pour le second tour – à l’instar de millions de Marocains et de Marocaines, dès le sifflet final de l’arbitre, je suis sorti aussitôt spontanément de chez moi, je suis monté dans ma voiture – une vieille mais belle R16 TX noire, et direction… je ne sais pas. En tout cas, quelques instants plus tard, nous étions des milliers de bagnoles et de motocyclettes à former à cortège sans fin et à klaxonner comme des fous. Les gens se saluaient, se congratulaient et criaient de joie. Le bonheur ! Je ne sais pas comment j’ai fait, mais à un moment, je me suis retrouvé sur la Corniche de Aid Diab – qu’on appelait « la côte », et j’étais happé par la foule en délire. On chantait, on dansait, on s’embrassait, on commentait le match, on faisait des pronostics pour la suite, on était heureux, quoi. Le Bonheur absolu.

Je dois vous faire quand même un aveu : je n’ai pas toujours été un fervent amateur de football – et je ne le suis pas encore tout à fait – et surtout je n’étais pas toujours pour ce type d’exaltations qui étaient une sorte de signes de suivisme, de soumission et de manipulation « du pouvoir politique » pour mieux « asservir les masses ». Je dois rappeler que mon retour de France était relativement récent à l’époque, et que j’étais encore très fortement imprégné d’idées « révolutionnaires », dont « le sport, opium du peuple ».

Attention : je ne suis pas en train de faire mon autocritique ou de remettre en cause toutes mes convictions antérieures, je voudrais juste vous raconter un peu mon histoire avec le foot et avec les victoires du Maroc dans ce sport.

En vérité, j’ai envie de vous confier mes sentiments aujourd’hui et mon point de vue sur tout ce qui nous arrive ces temps-ci, à commencer par ce vrai bonheur que nous ont donné ces joueurs exceptionnels et cet entraineur unique, qui porte si bien son nom.

D’abord, je vais peut-être vous étonner, mais je m’insurge de la manière la plus claire et la plus forte contre ces nouveaux populistes qui se veulent les vrais défenseurs des « démunis » et qui nous mettent en garde contre le trop plein d’extase qui serait, selon eux, une volonté politique de « détourner le peuple des vrais problèmes dont il souffre ». Ces adeptes du « coïtus interruptus » des masses n’aiment pas voir les gens heureux, et les préfèrent tristes et grincheux. J’ai été d’ailleurs très étonné de voir et entendre un fameux « docteur » et grand juriste devant l’éternel, un grand habitué des plateaux de télé et des studios de radio, devenir subitement le chantre de ce mouvement anti-bonheur footballistique et pro-protestataire perpétuel.

Mais, bon sang, pourquoi voulez-vous nous priver de ces moments que nous ne pouvons vivre parfois qu’une fois dans la vie ? Pourquoi, sous prétexte qu’il y aurait des problèmes autrement plus vitaux, nous n’aurions pas le droit d’être heureux, ne serait-ce qu’un jour, une heure ou juste quelques minutes ? Qu’est-ce qui nous empêcherait, après ces moments de communion et de bonheur passager mais intense partagé, de penser aux autres soucis de la vie et d’essayer tant bien que mal de les régler ?

Maintenant, j’ai une réflexion un peu philosophique et un peu personnelle, que j’ai envie également de partager avec vous.

J’ignore par quelle gymnastique psychologique ou intellectuelle, notre esprit transforme automatiquement une simple victoire sportive d’une équipe représentant un pays, ou parfois juste une performance d’un ou d’une athlète d’un pays donné, en une victoire de tout ce pays et de tout son peuple. D’ailleurs, ce n’est pas propre ou spécifique uniquement au Maroc, mais à toutes les nations du monde.

L’interrogation que je me pose souvent est celle-ci : pourquoi nous limitons-nous aux seuls joueurs, athlètes ou sportifs en général et leur mettons cette si lourde responsabilité d’être obligés de gagner en notre nom, pour nous, auquel cas, nous les remercions de tout cœur, nous les bénissons et nous prions pour eux, mais dans le cas où ils échouent, nous les accusons tout de suite de tous les maux, nous les accablons de tous les reproches, et nous les maudissons sans la moindre indulgence ?

Pourquoi nous n’avons pas la même attitude envers, par exemple, nos représentants politiques et, pourquoi pas, envers nos gouvernements, nos ministres, nos ambassadeurs etc. ? Imaginez si nous pouvions les suivre, comme ça, en direct, comme dans un match de foot, au moment où ils sont en train de travailler pour nous, en notre nom, pour notre compte, avec nos deniers publics ? Et lorsqu’ils gagnent, par exemple, de grands marchés ou qu’ils réalisent des performances pour le Maroc, bref, lorsqu’ils font quelque chose de positive et de brillante pour notre pays, que nous puissions les applaudir, les soutenir et les fêter comme il se doit. Par contre, quand nous les verrons, en direct, échouer dans leurs missions, parce qu’ils les ont mal préparées, ou bien lorsque nous les verrons, de visu, magouiller, faire preuve de malhonnêteté, ou juste ne pas être assez engagés dans ce qu’ils entreprennent, que nous n’hésitions pas à les huer, à les siffler, voire à demander leur changement, leur limogeage ou leur jugement… Ça serait marrant, hein ?

En attendant, continuons d’être heureux et de rêver à de nouvelles victoires en sport et ailleurs, et à des représentants, dans tous les domaines, qui soient sincères, engagés, résolus, performants, qui gagnent et qui font gagner le pays.

Je vous souhaite un très bon week-end et je vous dis à la semaine prochaine pour un autre vendredi, tout est dit.