Par Mohamed LAROUSSI

Je vais vous faire un aveu, pour bien me situer par rapport à cette polémique qui ne devrait même pas exister, ici et maintenant : j’aime l’Aïta et j’adore les chikhates. Depuis mon plus jeune âge, j’ai toujours eu un faible pour cet art noble et pour ces artistes magnifiques. Et ce n’est pas les délires démagogiques d’un barbu faussement sympathique et réellement démoniaque qui vont me faire changer d’avis et de passion. Maintenant, j’en viens au fait. 

Cet individu, que je ne connaissais pas du tout et que j’ai aucune envie de connaître, a fait une sortie très remarquée pour critiquer une série qui passe actuellement sur une de nos chaînes nationales, et pour jeter l’opprobre sur un des personnages de cette série, pour finalement condamner tout le feuilleton. Pis, il profite, dans sa lancée, pour mettre à l’index l’ensemble des programmes diffusés par notre télé (séries, films, œuvres dramatiques et « certaines émissions »… Presque tout, quoi. C’est cela qu’il qualifie de « chiens des médias ». Notez au passage que notre « professeur » a fait cette sortie à travers sa chaîne youtube, un média diabolique bien pratique pour lui pour diffuser en continu ses diatribes obscurantistes).

Je suis intimement convaincu que ce type est très dangereux, et je vais essayer de vous expliquer pourquoi. 

D’abord, il se présente comme un « cheikh », donc un alem, un érudit, un «éclaireur » qui, plus est, manie le français comme un élève du Lycée Lyautey. J’ai appris en cherchant un peu qu’il aurait une maitrise en langue et littérature françaises. C’est pour cela qu’il jette de temps à autre quelques mots dans la langue de Molière, histoire de montrer que malgré sa longue barbe de fondamentaliste, il est « dans le coup ». 

Il est dangereux parce que j’ai appris qu’il aurait un diplôme qui l’autoriserait à enseigner la « communication », chose qu’il assurerait à l’Université Hassan II de Casablanca. Cette info ne m’a étonné car dès la première vidéo que j’ai vue, j’ai senti chez ce gars-là un certain talent d’orateur doublé de manipulateur.

Je devrais même ajouter « séducteur », notamment grâce à la darija marocaine qu’il semble préférer aux autres langues qu’il maîtrise, y compris l’arabe classique. (Il paraît que ses étudiants et ses étudiantes et néanmoins fans viendraient plusieurs heures avant l’heure de son cours pour s’assurer une bonne place à l’amphi, juste en face de lui et de sa « tribune ». Waou !).

Notre cheikh a donc jeté un pavé dans la mare à la fois pour faire le buzz – même s’il s’en défend – mais probablement aussi pour raviver une vieille polémique minable et rétrograde sur « l’art propre », lancée il y a quelques années par certains et certaines de nos artistes en mal de notoriété. 

A l’époque, on avait très vite compris que l’idée ne venait pas forcément de ces artistes car elle était défendue et soutenue d’une manière ostentatoire par des leaders obscurantistes de renom, et qui se reconnaîtront. Rappelez-vous, c’était pour contrer un film de cinéma – « Casa Negra » de Noreddine Lakhmari, pour bien les nommer – que ces abruti(e)s trouvaient « vulgaire » et « indécent ». 

Cette fois-ci, cet illuminé a ciblé une comédienne, et non des moindres, la belle et talentueuse Dounia Boutazoute, et à travers elle, tous ses collègues comédiens et comédiennes, ainsi que ses scénaristes, réalisateur, société de production, sans oublier bien sûr, la chaîne « mécréante » qui diffuse cette série, qui connaît, dois-je le préciser, un succès d’audience phénoménale.

C’est sans doute une des raisons qui irrite notre cheikh, car en plus des millions de spectateurs et spectatrices qui suivent la série « Al Mektoub », d’autres millions la voient ou la revoient sur les réseaux sociaux, en particulier sur… You Tube. Tiens, tiens !

Selon notre professeur-éclaireur, cette série qu’il n’aurait jamais vue – c’est lui qui le précise – est un affront et une insulte à notre société, à notre culture et à notre religion, parce qu’elle veut, dit-il, redorer l’image d’un métier dont tout le monde aurait honte, «  y compris les femmes » : la « chikha » . Quant à ceux qui défendent la série en arguant que cette ou « chanteuse populaire » fait partie de notre réalité, il rétorque qu’il y a aussi, dans notre réalité, « des vieilles femmes qui lisent le coran », mais dont personne ne parle jamais dans les films et dans les séries, parce que, toujours selon lui, «  ça ne rapporte pas d’argent ».

Je ne voudrais pas discuter cette question, ni aucune autre, avec ce « cheikh » parce que, d’abord, pour moi, tout le monde a le droit d’exprimer, et en toute liberté, ses opinions, même les plus archaïques et les plus rétrogrades, et, ensuite, parce que cela ne sert à rien d’essayer de convaincre des gens obtus comme lui.

Par contre, je ne pourrais pas le laisser dicter ce que nous, citoyens et citoyennes, devons voir ou pas voir. Ce n’est pas son droit et il n’en a aucun pouvoir. Cependant, j’ai peur que tous ceux et toutes celles, surtout ses étudiants et ses étudiantes, qui l’écoutent religieusement et qui boivent ses paroles et ses discours comme une eau bénite, ne deviennent, à terme, des futur(e)s combattants et combattantes de cette idée funeste qu’est « l’art propre». 

J’ai peur aussi que nos pouvoirs publics et nos créateurs finissent par céder sous cette pression et commencent, les premiers, par censurer, les autres, par s’auto-censurer. 

C’est la raison pour laquelle je lance à un appel à tous les artistes, à tous les auteurs, à tous les créateurs, et plus largement à tous nos intellectuels qui n’ont que trop fermé les yeux et les oreilles, pour qu’ils prennent la parole ou la plume pour dénoncer et combattre ces discours d’un autre âge. 

Je sais qu’il y a des gens qui disent qu’il y a d’autres problèmes « plus prioritaires » (le pain, le travail etc.) Eh bien non ! Le combat pour la liberté, notamment d’expression artistique, est également une grande priorité. 
Dans l’attente d’entendre bientôt s’élever des voix contre ces discours obscurantistes et castrateurs, je vous souhaite un excellent week-end et vous dis à la semaine prochaine pour un autre vendredi, tout est dit.