Depuis son retour de Genève où il était admis en soins intensifs, et l’annonce des six commandements qui forment le socle des réformes qu’il compte soumettre au peuple dans l’optique d’une IIe République, Abdelaziz Bouteflika n’est désormais plus maître de ses décisions. Un certain nombre d’analystes et d’observateurs s’interrogent si l’armée va continuer à soutenir le président malade ou bien s’alignera-t-elle sur les revendications du peuple qu’elle finira par rejoindre.

Cette thèse est biaisée dans le sens où c’est l’armée qui détient – et a toujours détenu- tous les pouvoirs, civils et militaires, politiques et économiques. D’ailleurs, le ralliement du FLN et du RND d’Ahmed Ouyahia aux réclamations de la rue n’est qu’un scénario puéril fomenté par les tenants de l’autorité pour pousser vers un retrait imminent de Bouteflika de la vie politique et faire miroiter en interne ainsi qu’à l’opinion internationale que les forces vives de la nation, à leur tête l’armée et les partis historiques, ont réussi à désamorcer la crise via le départ du président, et qu’il est maintenant temps de vider les rues pour permettre de mener, dans le calme, les réformes institutionnelles et constitutionnelles nécessaires, et qu’une telle période de transition requerra une période de répit et un climat serein.

En passant en revue, les «six commandements» de Bouteflika ou plutôt de ceux qui tirent les ficelles en Algérie, on se rend compte qu’il s’agit de facteurs d’usure, pour gagner du temps et faire s’essouffler la gronde populaire :

1) Bouteflika renonce au 5ème mandat ;
2) Report sine des élections prévues 18 avril ; 
3) Organisation d’Etats généraux jusqu’à la fin de l’année 2019 sous forme de Conférence nationale (à l’instar du Grand débat institué en France par Emmanuel Macron) ; 
4) Limogeage du gouvernement et nomination d’un nouvel exécutif dit de «compétences» ; 
5) Elaboration d’une nouvelle constitution ; 
6) Institution d’une nouvelle République moderne et démocratique.

En revanche, pour ce qui est du temple du régime, il a son fidèle gardien : le général Ahmed Gaïd Salah, le chef d’état-major des armées. C’est lui qui a eu la première 
audience avec le président à son retour de Suisse à qui il a soumis un rapport détaillé sur la situation sécuritaire.

Limogé dans la foulée, le premier ministre Ahmed Ouyahia est remplacé illico presto par un duo de choc : Noureddine Bedoui à la primature, auquel on flanque un vice-premier ministre de la trempe de Ramtane Lamamra, puissant -et très compétent- ministre des Affaires étrangères qui aura pour tâche d’entretenir et de renforcer les alliances au niveau international, alors que le nouveau premier ministre est un sécuritaire confirmé qui a fait la majeure partie de sa carrière dans l’administration territoriale et centrale du ministère de l’Intérieur.

Le pouvoir en place, qui ne veut (et ne compte) rien céder, a également fait appel à un vieux de la vielle, Lakhdar Ibrahimi, chargé de piloter les «réformes» à venir à la tête de pseudo-États généraux pour tenter de pondre une «nouvelle République». Sauf que le vétéran diplomate ne fait pas l’unanimité parmi ses pairs dans le carré restreint du pouvoir.

Sinon, concrètement, on en est où aujourd’hui ? Aucune date n’a été avancée concernant les futures échéances. C’est le black-out total sur cette question. Les contours de la Conférence nationale ne sont pas encore esquissés et on n’en connaît pas les acteurs. Et même Ali Benflis, ancien premier ministre, et principal opposant de Bouteflika, ne veut 
pas parler de «printemps algérien» et met en garde contre toute tentative de
démantèlement des structures de l’Etat.

Car une déstructuration de l’appareil de l’Etat algérien, comme cela s’est produit en Irak, serait une erreur fatale. Et un risque sécuritaire majeur. Et une menace de déstabilisation de taille de toute la région : bassin méditerranéen, Sahel et Maroc. Oui, si l’Europe craint une déferlante migratoire en cas de crise majeure sur la rive sud de la mer méditerranée, le Maroc non plus n’a aucun intérêt de voir l’Algérie se disloquer au risque de voir débarquer des centaines de milliers de réfugiés sur son territoire à l’instar de ce qu’ont enduré –et continuent- la Jordanie, le Liban ou la Turquie.

C’est pour cette raison précise que le pouvoir algérien a vite fait de se tourner vers les puissances mondiales pour expliquer les risques et menaces sur leurs intérêts de toute tentative de déstabilisation de l’Algérie. Alors que Lakhdar Ibrahimi s’est envolé pour Pékin, le puissant ministre des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra, et avant d’atterrir à Genève pour représenter son pays à la Table ronde sur le Sahara, a bifurqué par Rome, Berlin et Moscou.

Si avec les italiens il était question de les rassurer sur leurs investissements en Algérie, notamment dans le domaine des hydrocarbures où le géant ENI est très présent, à Moscou les discussions étaient principalement politiques et toutes les questions de l’heure ont été abordées : Libye, Sahel, Sahara, Syrie etc., ainsi que les questions de sécurité, de défense et de lutte anti-terroriste.

Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, qui connaît très bien son homologue algérien, Ramtane Lamamra, pour avoir travaillé ensemble aux Nations Unies en tant que représentants permanents de leurs pays respectifs, a tenu a rappelé l’impératif du respect des dispositions de l’ONU appelant à ne pas interférer dans les affaires intérieures des pays, de l’Algérie dans ce cas d’espèce.

L’Algérie peut donc compter sur un allié de taille qui cherche à renforcer sa présence en Afrique du nord et au Sahel, terrain de prédilection des français et des américains. Ces derniers, dont le patron de l’AFRICOM, le général Thomas Waldhauser, était le même jour en Libye, cherchent à faire de la Tunisie un PC avancé de leur présence dans la rive sud de la méditerranée, ce qui constitue une menace pour les intérêts de Moscou.

La Russie est consciente des moments délicats par lesquels passe l’Algérie. Et si la jeunesse algérienne a pris en main de changer les structures sclérosées du pays, Moscou va tout tenter pour que ce changement ne se fasse pas dans le chaos alors que la doctrine américaine n’est pas contre le «destructive chaos» pour imposer les changements de régime, ce qui n’est pas dans l’intérêt de notre pays.

Pour demeurer stable, le Maroc a besoin de voisins stables et prospères. Une crise à la Venezuela à nos frontières menacerait directement notre sécurité nationale. On doit tous œuvrer, de concert, pour l’éviter.