Je n’avais pas du tout l’intention cette semaine de traiter un sujet aussi épineux et aussi sensible comme celui-ci. C’était dans mes intentions, mais je n’étais pas très pressé.
En vérité, j’avais envie plutôt de parler, moi aussi, du retour triomphal de notre équipe nationale et de ces belles images, en particulier de celles, éblouissantes, de ces mères, aimantes et fières, tenant la main ou le bras de leurs enfants intimidés et angoissés, comme pour un premier jour d’école. Ce sont des images qui resteront gravées à jamais dans notre mémoire collective.

Je reviendrai sans doute à cette fabuleuse épopée de nos Lions, mais en attendant, je vais vous parler d’un sujet que nous trainons comme un boulet, avec nous, en nous, depuis longtemps, depuis toujours, et que nous avons toujours énormément de mal à l’aborder avec calme, sans parti pris et sans passion.
Il y a quelques jours, je me trouvais à Nador, cette belle ville du Rif, où j’étais invité à un festival qui porte un nom insolite et plein de sens : le Festival International de Cinéma et Mémoire Commune – FICMEC.
C’est un événement cinématographique, certes, mais qui est également politique, et ses organisateurs ne s’en sont jamais cachés.
Le FICMEC est à sa 11ème édition, et je puis assurer que toutes les éditions ont été riches en rencontres et en débats éminemment politiques. À chaque fois, ce sont des experts de haut niveau et des personnalités de grosse pointure qui viennent de tous les continents, que ce soit d’Asie, d’Europe, d’Afrique ou d’Amérique du Sud, dont des maires, des parlementaires, des ex-ministres, des ex-chefs de gouvernements et même des ex-chefs d’État.

Au fil des années et des éditions, ce festival est devenu un grand espace d’échange, de partage et de dialogue, avec toujours un objectif stratégique, celui de contribuer à construire un monde de paix, de cohabitation et de fraternité. 

Je me trouvais donc à Nador, et c’est là que j’ai fait deux rencontres, le même jour.
Alors que je participais à une des activités du festival, j’ai fait incidemment la connaissance de deux personnes que nos petites têtes de grands nationalistes arabes intransigeants purs et durs ne pouvaient imaginer les voir un jour, à Nador, une ville réputée très conservatrice, dans un même hôtel, dans une même salle, autour d’une même table, en train de discuter, calmement, de paix, de vivre ensemble et de pardon. L’un est israélien et historien, l’autre est palestinien et comédien. En théorie, tous les sépare, mais en réalité, tout semble les rassembler. La preuve c’est que le soir même, on les a vus, à la même table, côte à côte, en train de diner, papotant et riant comme de vieux potes.
Cette image m’a tellement interpelé que j’ai décidé d’aller vers eux, de les féliciter et de prendre des photos avec eux.
A mon retour à Casablanca, j’ai posté sur ma page Facebook ces photos avec un texte qui explique le contexte de ces photos. Il ne fallait pas plus pour déclencher des réactions qui m’ont plus que surpris, surtout que certaines d’entre elles venaient d’amis que je pensais avoir dépassé depuis longtemps « le syndrome de l’ennemi éternel ».
Je voudrais profiter de cette occasion pour clarifier une fois pour toutes ma position sur cette affaire de « normalisation ». Personnellement, je me suis toujours situé dans le camp de la gauche progressiste, c’est-à-dire anti-coloniale, anti-impérialiste et anti-sioniste. Pour moi, la question palestinienne est une cause très juste et en tant que telle, elle doit être défendue jusqu’au bout, non pas parce qu’elle concerne un peuple « arabe » ou « musulman », mais parce que tout simplement le peuple de Palestine a été spolié injustement et violemment de ses terres, et qu’il doit recouvrer ses droits légitimes, comme tous les peuples qui ont été dominés et colonisés. Cela a toujours été le sens de mon combat, à ma modeste mesure, depuis ma plus tendre jeunesse, et il l’est toujours.
Cela étant précisé, je ne comprends pas pourquoi un intellectuel, fût-il de gauche, n’aurait pas le droit de rencontrer des juifs, y compris ceux vivant en Israël, de s’asseoir avec eux, de discuter avec eux, voire de siéger dans le même cadre qu’eux, à partir du moment où ces personnes sont connues pour être contre le sionisme, et qu’ils soutiennent le combat des Palestiniens pour un Etat libre et indépendant ?
A ma connaissance, les dirigeants Palestiniens eux-mêmes n’ont jamais interdit à quiconque, y compris à leurs propres concitoyens, d’avoir des contacts avec des Israéliens, ni de dialoguer avec eux, à condition bien sûr que ce soit pour la bonne cause. Qui ne se souvient pas du fameux slogan « La Paix des Braves » lancé un jour par Feu Yasser Arafat ? Serions-nous plus anti-sionistes que Abou Ammar ? Et puis, soyons francs et courageux : notre pays a signé les Accords d’Abraham. C’est une réalité. Or, il me semble que même ceux qui n’avaient pas applaudi cette décision, ne l’avaient pas non plus dénoncé avec une véhémence remarquable. Je crois aussi qu’ils sont bien contents que la puissante Amérique ait reconnu la Marocanité du Sahara, et que d’autres grands pays, dont notamment l’Espagne, aient suivi la même voie. Mieux : ils sont probablement très heureux de voir nos concitoyens juifs Marocains qui vivent en Israël, venir en masse à leur pays d’origine, les uns pour le (re)visiter, les autres pour y acquérir une résidence secondaire, et d’autres encore pour y investir.
Alors, c’est quoi cette nouvelle schizophrénie ?

« Méchants Israéliens, reconnaissez notre Sahara Marocain, soutenez notre tourisme, investissez dans notre économie, aidez-nous à développer notre agriculture et notre industrie, mais ne nous demandez pas de vous saluer, de vous rencontrer ou de discuter avec vous ! Nous ne voulons pas « normaliser » avec vous ».

C’est quoi ce délire ?
Maintenant, je vais poser une question sérieuse à tous ceux qui ne cessent de nous faire la morale, et qui veulent tirer les oreilles même aux palestiniens qui osent… parler aux « sionistes » : qu’est-ce qu’on doit faire ?

Vous savez, moi aussi je suis comme vous et je soutiens du mieux que je peux la lutte du peuple palestinien pour un Etat libre indépendant dans les territoires qu’il aura lui-même définis avec ses occupants et qui sont ses principaux interlocuteurs. Et comme vous, je continuerai de dénoncer la politique expansionniste de l’État d’Israël et toutes les violences contre les palestiniens. Mais, je ne me permettrai jamais de parler au nom des palestiniens ni à leur place, et je ne me donnerai jamais le droit de leur dicter quoi que ce soit et encore moins ce qu’ils doivent faire ou pas.
Qu’on l’admette ou pas, c’est d’abord et avant tout leur Cause.
Je vous souhaite un très bon week-end, de très bonnes de fin d’année, et je vous dis à la semaine prochaine pour un autre vendredi, tout est dit.