Je n’ai pas besoin de faire d’introduction, ni d’illustration, c’est bien de visa que je vais vous parler cette semaine. Depuis que j’ai commencé à sévir dans les journaux, c’est-à-dire depuis presque toujours, et même si c’est loin d’être mon thème préféré, ça doit être la 5 ou 6ème fois que je traite ce sujet, et à chaque fois à mon corps défendant. Si je vous disais le nombre de fois que des ami(e)s et des proches me demandent ou me supplient d’écrire sur ça… Mais je refuse à chaque fois de le faire, d’une part parce que, comme je leur dis toujours, en plaisantant à peine, je n’écris jamais sur commande, et d’autre part, parce que j’essaye, autant que faire se peut, de ne pas écrire en même temps sur les mêmes trucs que tout le monde. Mais, là, trop, c’est trop.

A vrai dire, les fois précédentes – la dernière fois, ça doit être il y a 15 ans ou plus- ce n’était pas pour des raisons personnelles, ou juste une fois ou deux. Et je puis vous assurer, cette fois ou deux, j’avais poussé des coups de gueule dont doivent se rappeler encore les murs des bureaux capitonnés de certains consuls qui se reconnaitront. Il y en a eu un qui a eu droit à toute une page grand format d’un grand quotidien de l’époque, et un autre, le même, je crois, qui a voulu me répondre à travers à un autre journal, et qui avait reçu comme cadeau de ma part, moins d’une semaine après, deux pages de format tabloïd. Ah oui ! Parce que, on me connaît : je ne sais pas faire les choses à moitié.

Le visa, je vous le rappelle, c’est ce machin nullissime que les Etats puissants, qui sont souvent d’anciens pays colonisateurs ou « protecteurs », ont trouvé pour continuer d’embêter et d’humilier les populations qui avaient lutté et qui avaient réussi à les chasser de leur pays.

Bien sûr, même si je continue d’avoir la naïveté de croire encore à un monde sans frontières, je peux parfaitement comprendre que tout Etat est souverain et a le droit de décider qui peut rentrer ou pas dans son pays, et avec les conditions qu’il aura fixés et délimitées lui-même.
Mais, il y a ce qu’on appelle, dans la pratique sociale, la manière, et dans l’ordre mondial, les valeurs universelles, dont une des plus importantes et des plus connues, c’est le respect de la personne et de la dignité humaine.
Depuis l‘instauration du visa d’entrée, notamment depuis la création de l’espace Schengen, les droits les plus élémentaires des demandeurs de ce sésame qui n’ouvre même pas la porte d’un trésor, mais juste une frontière qui ne devrait jamais être fermée, n’ont jamais été réellement respectés. Qui ne se souvient pas de ces files interminables devant les consulats de la plupart des pays européens dans les principales villes du royaume ? Qui ne se rappelle pas avoir passé des heures, voire des nuits entières, sous un soleil de plomb, sous un ciel étoilé qu’on n’a aucune envie de contempler, ou sous une pluie battante, à attendre juste qu’on nous ouvre une porte, et qu’on nous permette au moins, et c’était un bon début, de ne plus être au vu et au su de tous les passants ?
Oui, je sais que tout cela a changé. C’est à des sociétés « anonymes », des « services externes » qu’on a délégué le sale boulot qui st devenu n peu plus propre, un peu plus respectueux, mais pas forcément moins contraignant.

Et voilà qu’on arrive à cette décision brusque des hautes autorités françaises, une décision hautement autoritaire, arbitraire, despotique, injuste, inique, qui met tout le monde à la même enseigne – tous potentiellement candidats à l’immigration clandestine – et qui refuse systématiquement, automatiquement, machinalement, une demande sur deux. Que tu sois ministre ou mineur, gouverneur ou éboueur, inculte ou professeur, serveur ou hôtelier, banquier ou cafetier, tu auras au moins 50 % de malchance de ne pas avoir ton visa.
Que tu aies programmé une réunion d’affaires, un mariage d’un proche, une visite médicale indispensable, ou juste un séjour de vacances ou de shopping, c’est la machine, disent-ils, qui décidera de ton sort.

Personnellement, refusant ce diktat tyrannique et sans fondement logique de la France, ce pays que je chéris particulièrement et dont j’adore la langue devenue chez moi plus que maternelle, j’avais opté pour un visa espagnol qui serait, selon le conseil de nombreux amis et proches, plus facile et plus accessible. Et là aussi, patatras ! Il fallait prendre un rendez-vous qui s’est avéré très vite littéralement imprenable. On doit rester des heures et des heures à tapoter sur son ordi, sa tablette ou son smartphone, en vain. On m’a proposé alors de payer un bakchich déguisé conséquent à des « agents intermédiaires » qui auraient la main plus chanceuse pour décrocher ce rendez-vous si recherché, à moins qu’ils ne soient aidés par d’autres mains occultes.
Comme j’ai refusé l’atteinte à ma dignité d’homme relativement libre en ne présentant pas de demande de visa à la France que j’ai de plus en plus de mal à continuer d’aimer, j’ai refusé de payer le bakchich masqué pour le visa de l’Espagne.
Résultat : je n’irai pas cette année ni en France ni en Espagne, ni peut-être dans aucun autre pays européen, je n’ai pas pu accompagner mes petits-enfants pour leurs vacances d’été, mais tant pis. Je suis quand même heureux parce que j’ai préservé ce que j’ai de plus cher : ma dignité et mes principes. De plus, je n’en suis pas mort.
Je ne blâme pas ceux qui n’ont pas résisté comme moi. Chacun a ses raisons et chacun fait ce qu’il veut. Quant aux responsables Marocains qui sont censés soutenir leurs citoyens et les aider à se défendre contre ce type d’abus, ils sont ailleurs. D’ailleurs, je crois savoir que, diktat ou pas, eux finissent toujours par décrocher leur visa. Alors, les autres…
Je suis désolé de vous avoir sapé le moral avec ce sujet. Je vous souhaite quand même un très bon week-end, et je vous dis à la semaine prochaine, pour un autre vendredi tout est dit.