Par Jaouad Benaissi

J’ai pris de l’âge à admettre l’idée de ton départ, et je le prends encore plus à attendre ton retour. Et dans l’incertitude de l’attente, se creuse un vide que je m’évertue à remplir par l’étrange bruit du silence et par cette misérable prose dont tu sauras, toi seule, lire entre les lignes… Avec ce temps qui nous dépasse, nous n’avons plus le même âge.  Ne cherche pas plus loin, attendre le retour de l’absent, ça ne fait pas forcément grandir, mais ça fait probablement vieillir.

A t’attendre, ma peau s’est froissée et mon corps est devenu trop lourd à porter, le chagrin plein le coeur, et je dormais mal, et je dormais peu… Nos saisons ne sont plus les mêmes, et tant mieux, car autrefois, dans la saison de nos ‘’je t’aime ‘’ nous nous sommes, toi et moi, retrouvés dans la gueule du loup, à nous faire mordre de partout. Maintenant, fatigué et un peu cassé, j’ai l’âge de cette peine qui a du mal à s’éteindre.

Je n’avais pas particulièrement peur de marcher sur des sables mouvants. Ma vie est tellement mouvementée, et c’est le cas depuis toujours, que je m’inquiète lorsque le calme s’y installe. Et je me retrouve à m’ennuyer comme un chien et à me poser les mêmes questions inévitables qu’un soldat à peine sorti d’une guerre à laquelle il s’était beaucoup habitué. Oui, ma vie est une série de petites aventures mal calculées. Des pages tournées à moitié. D’innombrables zones de turbulences. D’interminables remises en question. Mais, malgré cela, je me sentais heureux et toi, tu étais forte de moi…

Notre amour était-il condamné à mourir ? Je ne te pose pas la question. Je me demande, c’est tout. Il faut être trop con ou trop naïf pour croire qu’on peut tuer un amour en prenant ses jambes et ses chaussures. On a beau croire qu’on peut tout maîtriser, le mystérieux domaine du cœur nous échappe complètement. On ne peut pas éteindre un amour en appuyant sur un bouton. Ce n’est pas une décision qu’on prend. La preuve en est qu’en étant loin de toi, sans aucune nouvelle de toi, je me surprends à t’aimer encore plus qu’avant…

Je réponds à la question : Non. Même si nos saisons n’étaient plus les mêmes. Même si tu étais le printemps et moi, l’hiver… Notre amour est condamné à vivre. A vivre plus longtemps qu’on ne l’imagine !

Je prends de l’âge à t’attendre sans pour autant m’attendre à quoique ce de ta part. Cette équation n’a de sens que pour moi, je le sais. Le temps fera son œuvre et si tu dois revenir, tu reviendras. Peut-être le jour où chacun de nous en aura assez de rechercher l’autre non seulement dans ses rêves les plus solitaires, mais aussi dans les angoisses provoquées par les « je t’aime »  que l’on dit aux passants, aux premiers venus et à une personne que l’on n’a jamais aimée…

Je n’ai pas l’impression que nous étions incompatibles. Nous étions deux musiciens à jouer sur deux instruments mal accordés. A part cela,  j’adorais te voir danser. J’adorais être ton cavalier. En dansant, tu laissais souvent sortir un sourire qui me faisait rêver. Aussi, en dansant ensemble, il nous arrivait de faire des faux gestes ou des faux pas, mais sans jamais nous faire écraser les pieds l’un par l’autre. Voilà, nous avions, nous-aussi, nos problèmes et nos paradoxes, mais malgré tout ce que tu peux me reprocher, une chose est sûre : je prenais soin de toi…

Je traine mon cœur dans la boue de la mémoire, me punissant d’être parti sans rien dire, sans m’expliquer… Il n’existe aucun protocole de séparation. Qu’elles soient faites dans le déchirement ou dans la plus froide des indifférences, les séparations laissent de l’amertume dans la gorge. Il n’est pas possible de sortir d’une vie commune sans y avoir laissé une partie de soi. De la même manière, quand on débarque dans une nouvelle vie, on commence d’abord par la comparer à celle d’avant. Rien d’agréable dans les recommencements !

Peut-on réinventer un monde avec une seule saison ? J’aimerais tant que tu sois le printemps de mes hivers et que mon temps soit figé dans ton instant. Que notre amour soit condamné à vivre ou à mourir, tout ce que je veux, c’est reposer ma tête sur toi, et vivre, sans mémoire, sans plus rien savoir… Vivre juste l’instant de ce présent aux sables mouvants… Le jeu des mots ne m’amuse pas comme autrefois. En me lisant, tu comprendras que…

Je ne suis plus de ton âge, mais je voudrais t’aimer encore…