Najib BENSBIA, écrit le 25 septembre 2019, actualisé le 4 juin 2021

Qu’est-ce qui fait courir les gens ? Qu’est-ce qui motive l’individualisme effréné qui semble guider l’action dominante au sein de toutes les sphères de la société marocaine ? Pourquoi le principe de solidarité est devenu l’exception, la ringardise, l’égoïsme et le chacun pour soi étant désormais arpentés en leitmotiv permanent téléguidant la volonté marchande du Marocain contemporain ? Autant de questions et bien d’autres taraudent les esprits alertes du Maroc en devenir, cet Etat en discontinuité plutôt, qui se dessine devant les nouvelles générations qui n’ont plus confiance en rien (institutions, politiques…). L’attaque coronarienne n’a rien changé à cet état d’esprit, bien que la passivité face à l’injonction étatique semble perchée à une pandémie qui a justifié l’inénarrable surveillance de tous pour le bien-être collectif.

 Certes, il est dit que le «facteur qui pousse le moi inférieur à damer le pion au moi supérieur, c’est évidemment l’intérêt matériel et financier. Mais, là encore, le (nouveau) bourgeois élevé dans les traditions de la morale ne saurait se l’avouer aussi crûment. Il faut qu’il se cache à soi-même, qu’il refoule cette vérité que sa conscience réprouve, ou tout au moins, qui lui parait fort inélégante» (‘’Morale et politique’’, Edouard Claparède, Classiques des Sciences sociales). Une tirade bien édifiante, n’est-ce pas ! Hélas, ce genre de propos, qui pouvait tarauder l’esprit des capitalistes du 20è siècle européen, ne sauraient être inscrits à l’actif du bourgeois marocain (20è et 21è siècles confondus), ni dans la durée ni à une étape x de son évolution. Tout au plus la citons-nous pour agrémenter la réflexion engagée ici sur cet avide course au gain, ici et maintenant, qui obnubile le Maroc des temps qui passent dans la brutalité de l’égoïsme conquérant, un égoïsme qui arpente les sillons de relations sociales marocaines aujourd’hui fluctuantes.

Le gain, un élan légitime ?

Le gain n’est ni immoral ni prohibé. Bien au contraire, il est l’aimant qui fortifie l’effort, cimente l’ambition et draine les énergies positives. Le gain est la levure qui façonne les volontés, encore faut-il qu’il se fasse dans l’acte objectif, dans l’intérêt collectif bien compris de tous. Car le gain n’est pas, ne peut être l’avide volonté de gagner sans règles, sans éthique, sans vergogne et de tirer profit de tout ce qui bouge en faisant fi de toutes les normes.

Jadis, quand l’Etat omnipotent cadrait l’ensemble de la société (1960-90), le pouvoir politique dictant les règles de bonne et mauvaise conduites, le Marocain était plus ou moins orienté par l’éthique dans les affaires, la dignité – même relative – dans l’engagement, la probité dans la valeur marchande. Cela ne veut pas dire qu’il n’y avait ni fraude ni corruption, ce n’est pas le propos, cela a toujours existé – de manière parfois éhontée -, mais il y avait des limites partagées par tous. Et cette éthique comportementale n’était pas un vécu imposé par la force de l’acte public. Non, bien au contraire, cela était accompli à l’insu ou en affront de la volonté de puissance étatique, puissance réprimant la bonne moralité et récompensant la facétie et la propension à la corruptibilité, valeurs a contrario, la société agissant contre l’Etat et valorisant le gain légitime, l’intérêt éthique et la plus value décente.

Ce fut le Maroc d’hier, celui des années. Puis retournement des faits et des valeurs. Au moment où l’Etat discours sur la morale, légifère contre la fraude et la corruption, la société prend le contrepied de cette volonté publique – du moins déclarée – et se complait dans l’ignorance de la loi, la fronde face à l’éthique, le dol contre le sens civique. Comme si la société prenait, encore et toujours, sa revanche contre l’Etat, par instinct et esprit de contradiction symbolique.

En fait, dès le moment où la liberté a été déclarée valeur par l’absolu, le Marocain a détraqué ses chaines, celles qui l’ont maintenu quatre décennies durant dans la passivité citoyenne, pour se jeter sans bornes dans la mare de l’anarchie civile : ni tabous ni garde-fous. La déliquescence à l’envi ! Cela à l’insu de la civilité qui fonde les relations sociales de bonne intelligence. La ville, la grande ville a changé de physionomie. Tout le monde halète face à l’argent facile, rapidement enrobé et sciemment non-partageable. L’opportunisme est devenu alors la loi qui départage les uns et les autres des clinquants nouveaux riches, venus meubler les espaces de la consommation sans morale.

Face au désengagement de l’Etat, la course individualisée

Face à l’opportunisme qui noie les sphères de la société globale, l’opportunisme téléguidant la volonté des nouveaux profiteurs du système, le racket social s’insurge en repère autour duquel s’allient des forces centrifuges tournant dans le giron du gain éclair. Tout est permis. L’essentiel est de faire son blé et renflouer sa cagnotte, même si cela doit se faire par l’arnaque et dans la mauvaise foi avérée. En peu de mots : le Maroc de la richesse cocotte minute a pris le pas sur la société de l’engagement, du militantisme et de l’effort méritoire.

L’Etat, hier une machine à broyer l’espérance, s’est imposé durant la fin des années 1990 deux règles élémentaires pour donner la ‘’preuve’’ de son changement. La première, objective, a ouvert le robinet de la société de consommation tous azimuts, la propriété pleinement libre, les prix laissés au gré de la spéculation (du marché pour les puritains). Haro sur la compétition axée sur le plus malin, le plus rusé et le plus culotté. La deuxième, subjective, crie haut et fort à la concurrence en toutes choses, l’objectif étant de laisser le Marocain se convaincre que l’Etat n’est plus cette institution qui assure bien-être collectif et solidarité communautaire. Le slogan est que tous peuvent devenir entrepreneurs, pour autant qu’il ne faille rien demander à l’autorité. La jungle mercantile en somme.

Message bien entendu, bien intériorisé, bien digéré, d’autant que le capital a la peau bien lisse : faites votre beurre sans attendre l’aumône publique ! Voilà le déclic. Et que la course soit parsemée de gagnants bienheureux…

Le petit peuple s’est jeté ainsi tête basse, histoire de ramer grâce aux activités génératrices de revenus. Tout devint activité génératrice de revenus, même et surtout dans la magouille, l’indécence et la culbute. Or, dans cette course, toutes les valeurs, qui ont fait la société résistante, militante et engagée des trois premières décennies de l’indépendance, a disparu sous le feu de la quête de l’autarcie monétariste. L’argent, tout l’argent mais rien que l’argent. Slogans fétiches, éblouissants et menant bien des ménages à la dislocation inénarrable. La nation n’a plus alors de sens, la citoyenneté un bien vain mot et le sens civique l’élan le moins partagé entre tous.

Dans la rue, au café, au fil de la circulation via artères, avenues et rues, la désinvolture le dispute à l’insulte, l’invective côtoie la provocation, la hargne a pris le pas sur la tolérance et la compréhension. Le tout auréolé de/dans la course à ce qui fait le bonheur de soi, le strict soi, à l’encensement. Quant au secours à personne en danger, cela est devenu le geste le plus répudié, le plus enfoui et le plus désabusé dans le Maroc des temps cupides qui téléguident nos individualités respectives désormais.

COVID ou pas COVID…

En effet, l’individuation du gain a pris une forme absolue, accomplie pour ainsi dire (au sens hégélien). Chaque intérêt personnel est conçu dans l’espace exigu individualisé, dans l’hypertrophie des espaces de profit écartelés sous la pression de la quête égoïste du chacun pour soi. Dans ce marasme, l’appartenance nationale n’est plus qu’un repère formel. Le Marocain a oublié, ou n’en est plus volontairement conscient, que la nationalité, pour ne pas dire la marocanité, se gagne à chaque instant de la vie en communauté de destin. Et cette nationalité n’est plus le reflet de l’acte dépositaire volontariste de l’identité citoyenne bien assumée. Aux vaches grâces des années 1960-80, qui ont permis aux catégories proches du pouvoir d’Etat de s’offrir les avantages politiques et économico-financiers qui en ont fait les nantis à toute épreuve, la décennie 1990-2000 a produit un Marocain désinvolte, antisocial et je-m’en-foutiste à l’envi.

Fruit d’une personnalisation outrancière de l’intérêt individuel, le Maroc vacille depuis entre le caprice de mettre en déperdition toutes les croyances collectives qui ont transcendé toutes les épreuves du passé postindépendance, et la hantise de la mobilisation politique qui a fait éclater l’autorité de l’Etat en 2003, remis un tant soit peu le pendues à l’heure des réformes en 2011, alors que les déflagrations récurrentes, ici et là dans le pays, semblent sommeiller pour un nouveau retour de manivelle à terme.

Ainsi, en lieu et place d’un Maroc engagé, le pays et la nation pantouflent l’opportunisme béat et glauque, celui du chacun n’étant comptable que de son propre argent. Et, dans cette nouvelle société en déperdition communautaire, le travail honnête, consciencieux, mais peu rentable financièrement parlant et moralement gratifiant, n’est plus le lot que de quelques Marocains  illuminés, taxés qu’ils sont désormais de ne pas pouvoir sortir des années mille neuf cent soixante dix et, donc, ancrés dans un passé aujourd’hui honni, ou du moins flanqué dans la mémoire inactive d’un peuple en flagrance désidentitaire. 

Société en transition perpétuelle, le Maroc actuel porte en lui plus de conflictualités que de raison d’espérer ! COVID ou pas COVID par ailleurs.

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(*) Texte écrit avant l’attaque coronarienne, donc ne se référant nullement au présent larvé et atrophié qui nous étouffe.