Par Mohamed LAROUSSI

Je ne vais rien vous apprendre si je vous disais que l’équipe du Maroc de foot-ball a gagné sa qualification au prochain Mondial qui aura lieu au Qatar en novembre 2022, et d’une manière superbe. Vous aurez remarqué au passage que je n’ai pas parlé du Maroc, mais de l’équipe de Maroc. Nuance. Non, je ne joue pas sur les mots, et je n’ai pas envie non plus de vous gâcher ni de nous gâcher ce bonheur dont nous avons si grand besoin, surtout en ce moment.

Je voudrais juste que vous ayez conscience qu’une victoire, aussi grande soit-elle, d’une équipe sportive, soit-elle nationale, dans un sport fut-il roi, ne devrait être considérée comme une victoire de son pays, au sens strict du terme, mais qu’elle peut tout au moins et tout au plus contribuer à la notoriété de ce pays et à son image de grande nation sportive, footballistique dans le cas d’espèce. Pas plus.

Nul ne peut nier que certains succès d’équipes ou d’individualités sportives peuvent avoir des impacts positifs sur leur pays d’origine, comme par exemple des gains financiers conséquents ou des retombées économiques sous forme d’investissements. 

Je dois vous avouer que je ne suis pas un spécialiste de la chose sportive, mais je ne vois pas d’autres avantages à de telles réussites passagères et épisodiques pour des pays comme le nôtre, ou même pour les autres.

Comme je n’ai pas manqué de le souligner plus haut, toute victoire ou toute performance d’un de nos concitoyens ou d’une de nos concitoyennes, ici, au pays, ou ailleurs, quelque part dans le monde, ne peuvent que nous réjouir et nous rendre fiers, mais sans que cela nous pousse à nous considérer comme les seuls à pouvoir réaliser ces victoires ou ces performances, ni, encore moins, comme les meilleurs.

D’abord, je le répète, les victoires, les performances, les succès, les réussites d’un pays, que ce soit dans les domaines sportif, artistique, culturel, scientifique ou autres, restent toujours épisodiques, temporels et temporaires.

Bien sûr, tout ce qui peut nous faire remarquer à travers le monde et nous donner en même temps du bonheur, même passager, est bon à prendre. Et on en redemandera. Qui pourrait oublier le rôle joué par un certain Aouita, une certaine Naoual Moutaouakil, un certain Arrazi ou tout récemment un certain Moncef Slaoui, pour faire connaître notre pays, le faire aimer, ou même le faire craindre. Mais, rien ne devrait nous faire oublier que pour un pays, ce qui est important, ce qui est solide, ce qui est constant, ce qui garantit une place parmi les grands, ce sont les victoires économiques, sociales, politiques.

La puissance et la réussite d’un pays sur l’échiquier mondial se mesurent en poids politique international, et surtout en chiffres de PIB, de PNB, de richesses naturelles, d’infrastructures, de pouvoir d’achat, de taux d’alphabétisation, d’espérance de vie etc. 

Et puis, ce n’est pas parce qu’un pays est aimé, adoré, idolâtré par son peuple, qu’il est forcément le meilleur. Et ce n’est pas non plus parce qu’un peuple critique son pays qu’il ne l’aime pas ou qu’il ne le défendra pas ou ne le soutiendra pas, le moment venu.

Il y a une vingtaine d’années, alors que j’étais encore dans la pub, le ministre de la communication de l’époque, et qui se reconnaîtra, avait lancé un concours pour choisir une agence-conseil pour le lancement d’une campagne dont le thème et la problématique étaient assez insolites : « Pourquoi les marocains n’aiment-ils pas leur pays et le critiquent tout le temps ? ». Comme vous l’aurez compris, l’objectif de cette campagne était de « renverser la vapeur » et de convaincre le peuple marocain d’avoir « de meilleurs sentiments envers sa patrie ». 

Je me souviens de la présentation de mon projet, comme si c’était hier. Il y avait le ministre avec tout son staff, mais il y avait également la conseillère en communication de feu Abderrahmane Youssfi, et qui se reconnaitra sûrement aussi. Tout au long de mon speech, elle me portait un regard d’abord étonné, ensuite outré, et puis, un peu plus tard, carrément méchant.

Et vous savez pourquoi ? Parce que j’avais osé dire, expliquer et argumenter que ce n’était pas vrai du tout que nous n’aimons pas notre pays, et que si, parfois nous exprimons une certaine tristesse, un certain énervement, voire, des fois, une certaine colère, c’est tout simplement parce que notre situation, à ce moment-là, précis, n’est pas enviable (maladie, précarité, malheur de tout genre…), et que, dans tous les cas, on n’ordonne jamais à un peuple d’aimer son pays, ni encore moins d’être heureux. Par contre, ce peuple peut, à tout moment, devenir nerveux lorsque sa situation empire, ou bien, au contraire, sortir pour crier et exprimer son bonheur.

Bien entendu, mon agence n’avait été retenue parce que Madame la conseillère s’y était fermement opposée (je l’ai su plus tard, de source interne, parce qu’elle m’avait trouvé « trop arrogant » et « trop sûr » de moi.

Moins d’une semaine après avoir lancé leur campagne qui était d’un conformisme pitoyable, une campagne conçue par une agence plus conciliante, les Marocains et les Marocaines étaient sortis par centaines de milliers à travers toutes les villes du royaume pour exprimer leur joie et leur bonheur, justement, après une victoire, encore une, de notre équipe de foot sur l’équipe de je ne sais plus quel pays.

Oui, les victoires ainsi que les défaites sportives se répètent et finissent par s’oublier, mais la réalité sociale, économique et politique, elle, reste toujours là, et on ne peut jamais l’oublier.

Tout en espérant que cette chronique n’atténue pas votre joie, notre joie, pour la magnifique qualification de notre équipe nationale pour le mondial, je vous souhaite un très bon week-end, un très bon début de ramadan, et je vous dis à la semaine prochaine pour un autre vendredi, tout est dit.