Le sujet que j’ai choisi aujourd’hui va être probablement chaud. J’en suis très conscient, mais j’en prends quand même le risque. C’est un sujet qui me trotte dans la tête depuis tellement de temps que je n’arrive plus à me retenir. Après tout, qu’est-ce qui pourrait bien m’arriver ? Je suis bien, nous dit-on depuis toujours, dans un pays démocratique, et qui dit démocratie, dit droit d’exprimer ses points de vue, fussent-ils dérangeants pour certains ou pour la plupart.

Je ne vais pas tourner autour du pot. Je voudrais parler du problème, un des plus grands, à mon avis, dans notre société, ce que je pourrais appeler, pour faire court, “la pensée unique”. 

Je ne sais pas pourquoi – je chercherais peut-être un jour – mais j’ai horreur de la pensée unique, de la vérité commune, de la raison absolue et de toutes ces certitudes qui sont tellement répétées plus ou moins par tout le monde qu’on pourrait finir par croire qu’elles sont révélées. En général, on ne les qualifie pas comme telles parce qu’on n’ose pas le faire de peur, peut-être, de commettre un blasphème, par contre on n’hésite pas à leur flanquer un qualificatif qui n’en est pas trop loin : sacré. Voilà. Le mot est lâché. 

Je dois vous avouer – j’allais dire vous révéler – que pour moi qui suis né et qui ai été élevé dans un milieu très traditionaliste, très conservateur et très pieux, et même si je me proclame parfois, par dérision ou par provocation, comme étant un impie notoire, ce mot “sacré” a toujours eu pour moi un sens très élevé, très haut, inaccessible. 

Or, il me semble qu’il est utilisé dans notre pays, par nos concitoyens et surtout par ceux qui les gouvernent, un peu à tort et à travers, et cela ne date pas d’hier. C’est un mot qui est fort, plein de sens, plein de spiritualité, plein de “sacralité”, mais J’ai l’impression que chez nous on le sort plus pour faire peur ou pour faire taire. 

“ La grande cause sacrée” ! Qu’est que cela veut dire ? Pourquoi une cause, aussi grande et juste soit-elle, serait-elle plus sacrée qu’une autre ? Qui décrète ou a le droit de décréter qu’une cause est sacrée et pas une autre ? Et lorsqu’une cause est considérée comme sacrée, est-ce que ne pas être d’accord avec cette cause ou avec ceux que la défendent est un péché qui peut mener en enfer là-haut ou bien un délit pénal qui peut entrainer un emprisonnement ici-bas ? 

Ces questions et bien d’autres, je me les suis posées et je les ai posées à d’autres des dizaines de fois et j’ai eu à chaque fois des réponses qui sont diamétralement opposées. 

En gros, il y en a deux :  la première, c’est celle qui est dominante dans notre pays et que je vais essayer de résumer : à partir du moment où il y a consensus et unanimité sur une position commune, surtout si elle touche la patrie, elle devient automatiquement sacrée. 

Comme vous voyez, iI y a deux éléments qui composent cette équation – d’une part, la nation et la patrie, et d’autre part, le consensus et l’unanimité, et cela est largement suffisant pour mériter le label de “sacré”. A partir de là, on ne discute pas parce qu’on n’a plus le droit de discuter. 

C’est interdit et c’est “Hram”.  C’est un délit et un péché. Circulez, il n y a rien à discuter. Discuter c’est sortir de la communauté. Et comme personne n’a envie d’être exclu de la communauté, alors on se tait et on répète comme tout le monde, “c’est sacré”.

Et puis il y a l’autre réponse, celle qu’on ne veut pas entendre, qu’on n’a pas le droit de laisser dire, qu’on n’a parfois même pas le droit de laisser transpirer de peur de contaminer les autres. Celle-ci ne renie pas forcément ni systématiquement l’importance et la grandeur d’une cause nationale ou juste politique, mais elle veut qu’on laisse simplement le droit à ceux et à celles qui ne sont pas d’accord d’exprimer formellement et publiquement leur désaccord. Dans les pays démocratiques, on appelle cela la liberté d’expression et la liberté d’opinion. 

Mon propos n’est pas d’expliquer qui, des premiers ou des seconds, a raison ou a tort, mais j’ai juste envie de dire qu’à force de vouloir tout “consensualiser” on risque d’abêtir tout le monde. L’unanimisme est peut-être très mobilisateur, mais il est aussi très inhibiteur. Or je crois que notre pays a plus besoin aujourd’hui de gens qui secouent le cocotier pour en faire tomber les fruits que de gens qui passent leur temps à applaudir, peut-être juste parce qu’ils   ont envie de piquer les fruits aussitôt qu’ils soient tombés. 

Les métaphores ne sont pas mon fort, mais c’est tout ce que j’ai trouvé pour illustrer le fond de ma pensée et mon intime conviction.  

Je le dis et je le répète : je ne dis pas que ceux qui ne sont pas d’accord ont toujours raison, mais je dis tout simplement qu’il faut leur laisser le droit d’exprimer leurs désaccords sans qu’ils soient considérés comme des traitres ou comme des pestiférés. 

Voilà. Je l’ai dit.
En attendant – quoi? Je ne sais pas – je vous souhaite un très bon weekend et vous dis à la semaine prochaine pour un autre vendredi, tout est dit. 

Mohamed LaroussiExpert et Enseignant de la Communication stratégique. Il est aussi écrivain et auteurs de plusieurs livres dont « Marx est mort, mon amour ». Co-fondateur de la plateforme Analyz.ma