Par Abdessamad MOUHIEDDINE

A l’aune de ses intérêts supérieurs, la nation marocaine n’a aucun intérêt à fâcher la Russie en croyant satisfaire les Occidentaux. Le contentieux entre les deux parties est complexe et le Maroc y est complètement étranger. En matière d’alliances comme de belligérance, ni la morale ni le sentimentalisme n’ont pas leur place. Focus.

Quelle que soit l’issue du conflit russo-ukrainien, le Maroc doit se placer à équidistance entre le pays de Poutine et l’Union européenne. Le tourbillon qui traverse cette partie majoritairement russophone est bien plus ancien que les manifestations de 2013 et même de l’indépendance de l’Ukraine en 1991. Cette affaire trouve sa genèse au plus profond de la galaxie ethnoculturelle slave. Même les USA commencent à se faire plus discrets après avoir précipité les Européens dans ce bourbier.

En mai 2009, l’Union européenne a proposé un partenariat à l’Ukraine, à la Biélorussie, à la Moldavie, à l’Arménie, à la Géorgie et à l’Azerbaïdjan. Mais pas à la Russie avec laquelle les négociations de « partenariat stratégique » se sont enlisées du fait de la « guerre du gaz » de 2006.

Or, le partenariat avec l’Ukraine devait passer d’abord par un « Accord de libre-échange » dit « complet et approfondi » (ALECA). Ce qui constituait la voie royale vers l’intégration au sein de l’Union européenne.

Tous les appels du pied faits par Poutine en direction de l’Union européenne ont été ignorés. Pis, contrairement à l’Allemagne de Merkel qui a toujours ménagé la susceptibilité russe, la France persistait à servir la rengaine droits-de-l’hommiste à une Russie toujours traumatisée par l’effondrement de l’empire soviétique.

On se rappellera la colère de Poutine face à Sarkozy. Après avoir longuement écouté ce dernier débiter son chapelet de manquements russes aux droits humains, Poutine lui rétorqua ce qui reviendrait à dire : « Ecoute petit, si tu persistes à me gonfler avec tes balivernes, je n’hésiterais pas à t’écraser ! »

Alors qu’il fallait proposer un dialogue constructif à une Russie fraîchement amputée de ses satellites, l’Union européenne, dûment relayée par l’OTAN, a opposé paternalisme et superbe à un Poutine élevé à la « grandeur soviétique ». Sans compter le mépris des engagements de James Baker vis-à-vis de Gorbatchev quant à la non- extension de l’OTAN vers les ex-satellites de l’URSS.

Tout cela est une affaire russo-européenne, et le Maroc n’a rien à y faire.

Néanmoins, la crise russo-occidentale est enceinte de leçons que le Maroc devrait méditer…de la même manière qu’il l’a fait au sujet du funeste « Printemps arabe », des « Accords d’Abraham » ou encore de la longue agonie du régime des « Caporaux d’Alger ».

En effet, nombreux sont ceux qui s’obstinent à croire que TOUS les pays du Sud resteront assujettis ad vitam aeternam à un Occident qui a longtemps été le détenteur exclusif des principaux instruments de la puissance géostratégique, financière et technologique.

Or, la crise russo-ukrainienne vient nous administrer la preuve des sérieuses limites de sa puissance géostratégique, tout comme la Chine se présente aujourd’hui comme le redoutable concurrent de l’Occident aux chapitres financier, technologique et même militaire.

Cette configuration inédite du monde est extrêmement favorable à l’épanouissement des nations du Sud, et le Maroc semble l’avoir bien compris.

Il vient d’administrer la preuve littéralement confondante du peu de crédibilité de la supposée « invincible » puissance européenne qui a tant triomphé depuis trois siècles, et même de la puissance occidentale qui a trôné sur la marche du monde depuis l’implosion de l’ex-Glacier soviétique.

En effet, en acculant l’Allemagne et surtout l’Espagne à réviser drastiquement leurs positions au sujet de ses provinces sahariennes, le Maroc a – volontairement ou involontairement – montré le chemin de la confiance en soi et de l’émancipation la plus souveraine possible des diktats de type néocolonialiste ou de facture impérialiste.

La diplomatie marocaine l’a fait sans perdre la confiance de la finance internationale, ni risquer quelque vindicte de l’Union européenne, ni a fortiori subir les redoutables foudres du Conseil de sécurité de l’ONU.

Bien au contraire, elle eut droit à la double gratification des mea culpa allemand puis espagnol, qui plus est dûment validés par les voix les plus autorisées de la Commission de Bruxelles.

D’aucuns rétorqueraient que cette voie de l’émancipation souveraine des diktats occidentaux fut inaugurée par la Turquie erdoganienne qui put défier allègrement l’Union européenne et même l’Amérique trumpienne. Certes. Mais, pour se le permettre, la Turquie a bénéficié du « clou de Joha » qu’est son appartenance chronique à l’OTAN, ce qui n’est point le cas du Royaume chérifien.

En tous cas, le Maroc semble pratiquer depuis le début de sa fulgurante pénétration de l’Afrique subsaharienne une diplomatie non seulement volontariste et dynamique, mais, surtout, perspicacement alerte quant aux tourbillons qui remuent de fond en comble les relations internationales à l’aune de l’émergence musclée de l’Asie, notamment ses deux ténors que sont la Chine et l’Inde, et de la dégringolade « soutenue » du leadership occidental dans la majorité des gisements féconds et des « routes de la prospérité » à travers le monde.

A la lumière de tout ce qui précède, rien ne saurait aujourd’hui interdire au Maroc, dorénavant fort de ses nouvelles alliances au Golfe, au Moyen-Orient, en Amérique et en Afrique, d’exiger de ses partenaires traditionnels que sont la France et l’Espagne d’aligner leur position relative au dossier saharien sur celle des USA, d’Israël, du Conseil de coopération des pays du Golf, de la majorité des Etats africains, de la quasi-totalité des Etats membres de la Ligue arabe.

L’URSS qui avait longtemps « chauffé les épaules » de la nomenclatura caporaliste d’Alger est morte depuis plus de trente ans. La Russie ne cesse de faire montre, notamment au sein du Conseil de sécurité de l’ONU, d’une neutralité positive à l’égard du Maroc, d’autant qu’elle voit d’un mauvais œil l’usage vicieux que font les caporaux d’Alger des richesses gazières dont les dividendes bénéficient in fine aux mastodontes occidentaux.

Pour une foultitude de raisons évidentes, diverses et variées, la Chine n’a aucun intérêt à user de quelque véto que ce soit à l’encontre du Maroc.

Aussitôt sortie de l’Union européenne, la Grande-Bretagne s’est empressée de signer une cascade d’accords formant un véritable « partenariat stratégique » avec le Maroc.

Oui, la Russie n’est pas notre ennemie. L’Union européenne non plus.

Ainsi fort de ses nouvelles alliances, le Royaume chérifien peut accélérer la cadence vers la reconnaissance universelle de son intégrité territoriale à travers le Conseil de sécurité de l’ONU où il ne peut craindre aujourd’hui aucun véto, y compris de la part de la Russie ou de la Chine. Quant aux trois autres membres permanents du même Conseil que sont les USA, le Royaume-Uni et la France, ils sont bel et bien mûrs pour finaliser la reconnaissance universelle et définitive des droits légitimes du Maroc sur ses provinces sahariennes.