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Par Khal Torabully

Ce dimanche 24 mai, le monde, quasiment, aura les yeux rivés sur les résultats du second tour des élections présidentielles en France. Alors que ce mercredi soir, le match retour du

débat Macron-Le Pen pourrait être déterminant pour le second tour. Il est clair qu’un fait

prédomine aux veilles de ce scrutin capital : l’électorat hésite entre les accents mielleux de Le Pen, l’horreur de l’extrême-droite au pouvoir, la tentation d’essayer le RN, de punir Macron et une détestation jupitérienne du président-candidat. Aussi, mon dire du monde se

bornera à exprimer mon ressenti de ce qui est palpable dans cette France éclatée où tout semble possible, le pire comme le moins pire…

Constats et tendances lourdes

Loin d’être une complète lobotomie de l’électorat français, ce texte survolera, pour l’essentiel les motivations les plus flagrantes, les plus vocales dans cette France qui prendra

la décision la plus cruciale de son avenir depuis l’après-guerre…

Le premier constat est celui-ci : alors qu’une bonne partie de la France, lassée de la gouvernance de Macron, celui qui a dit clairement qu’il emmerdait les français non-vaccinés, propos peu présidentiels que les mécontents ont prolongé en : « il emmerde les français », est arrivé en tête. Cela après avoir éborgné des GJ, fait des promesses mensongères, affiché un certain mépris pour la France qui souffre. Sa gestion contradictoire de la pandémie a fait de lui une cible des français soucieux des libertés individuelles face à une dictature sanitaire incarnée par le pass vaccinal qu’il a maintenu (et risque de reconduire) alors que des réserves de plus en plus autorisées ont été émises quant à l’efficacité du tout-vaccinal.

Un président en tête, dont on réclame la tête, même chez des gens qui ont voté pour lui, car Macron est perçu comme le représentant des ultra riches qui détricote les services publics essentiels, agissant contre la France d’en-bas, au nom de l’hyper libéralisme aux relents thatchériens…

Le deuxième constat est celui d’un gâchis pour la « gauche ». Faute d’une union populaire avant le premier tour, Mélenchon a raté de peu la deuxième place du scrutin, avec un écart de moins de 500,000 voix. Et ce, en raison d’une guerre des egos des chefs de la gauche-écologistes, qui n’ont pas su s’unir pour refonder leur idéologie électorale. La parcellisation des voix de gauche (le PS, sans surprise, ayant eu moins de 2% des suffrages) a bénéficié au RN de Le Pen, qui pense prendre sa revanche cinq ans après. 

Il est à noter que l’électorat jeune de la France Insoumise est un facteur intéressant. Essentiellement éduqué et urbanisé, amorçant un mouvement profond pour un renouveau de la politique dans une gauche débarrassée du PS qu’un Manuel Valls aura largement discrédité alors qu’il était le PM de Hollande. 

Aussi, Mélenchon, rebondissant sur cette vague « démocratique » et un réservoir nouveau à gauche, a demandé de le plébisciter comme le futur PM au « troisième tour », entendez par-là, aux législatives. Des pourparlers sont en cours avec ce même PS en ruines. Mélenchon émerge comme leader de la gauche, demandant, au vu de la configuration politique actuelle, aux forces de gauche de rallier son programme, afin de faire barrage au fascisme historique que Le Pen, sous ses airs aguicheurs de femme assagie et consensuelle, porte.

Seulement, et c’est là la troisième tendance lourde aux derniers perrons du second tour, une bonne partie de l’électorat, qui qualifie le scrutin de dimanche comme étant le choix entre la peste et le choléra, est tentée par l’abstention ou le vote blanc, qui ferait l’affaire de Le Pen. Ce fait est plutôt inédit, à tel point que l’on pourrait se poser la question suivante sans coup férir : la détestation de Macron serait-elle plus patente que la peur de l’extrême-droite ? Question abyssale, s’il en est, surréaliste aussi, tellement Macron, surnommé Pinocchio, aura roulé son monde dans la farine et déçu ceux qui pensaient qu’il aurait damé, idéologiquement, le pion à Le Pen. Il aura même fait progresser cette mouvance brune, comme le démontrent les analyses sur cette montée du FN. 

La France balance entre ceux et celles qui sont tentés « d’essayer le fascisme déguisé », estimant que cela est à la hauteur de leur rejet viscéral d’un président décevant, jupitérien et ceux et celles qui éprouvent un blocage évident devant ce choix de société cornélien : élire à nouveau le « diable » ou donner une chance à la « pestiférée en habit bleu marine ».

En attendant, les sondages indiquent que l’écart entre les deux prétendants à la fonction suprême se réduirait. Ce qui a de quoi faire « flipper » cette France des banlieues, des « indigènes », des colorés et de l’outremer. Celui qui a voté massivement pour Mélenchon, car Le Pen ne cache pas son intention de porter son combat zemmourien sur ce front. Des études démontrent que l’électorat musulman, presque aphone dans les joutes électorales hexagonales, pressentant le danger, se serait réveillé, votant massivement en faveur de la France Insoumise. Un élément de plus sur la thèse de la bipolarisation de la vie politique française quand le discours xénophobe est décomplexé et une partie de la population désignée comme bouc-émissaire.

Justement, une chose s’impose ici. Zemmour (à son corps défendant ?) aurait-t-il réussi à jouer le paratonnerre du Rassemblement national, exprimant les thèses haineuses, racistes et islamophobes à fond, crachant une xénophobie et racisme inouïs, le tout ayant pour résultat de faire monter Le Pen comme une candidate-notable, coulée dans le moule de la droite républicaine, respectable, lui permettant de mettre un bémol rhétorique sur un programme exclusif et xénophobe qu’affectionne son électorat hardcore ?

L’autre leçon de ces présidentielles est que le bipartisme français – c’était le projet du centrisme droit macronien – a volé en éclats, pour faire place à une bipolarisation que l’on pourrait lire comme suit : la défense des valeurs républicaines contre les ennemis de la République… Cela permet au président en fonction d’éviter une campagne avec des débats d’idées. Et de lui offrir le rôle de Zorro qu’il affectionne : sauver les libertés, lui qui a écorné les manifestants à Paris…

Macron le cynique comme défenseur de la patrie, une posture qui passe mal auprès de nombreux électeurs, qui, comme je l’ai signalé, BLOQUENT sur ce sursaut républicain qu’on attend d’eux et qui est acté depuis le duel Chirac-Jean-Marie Le Pen. Ce blocage, qui n’est pas qu’une vue de l’esprit, est, à mon avis, l’élément le plus probant, le plus tactile, de ces élections. Un fait que je n’ai pas vu depuis que je suis les élections en France. 

J’avais été dans la rue quand le duel opposait Chirac et Le Pen, et j’avais écrit pour soutenir Macron aux dernières élections. Et là, comme beaucoup, il m’en coûte de dire que Macron incarne les idéaux républicains à sauver face à la conquête du pouvoir de Le Pen, qui pourrait réussir son pari, tant ce blocage persistant à reporter son vote de sanction en vote de sauvetage est un fait sociologique majeur…. 

Le débat de ce mercredi soir pourra-t-il débloquer cette situation, ce nœud gordien qui enserre l’avenir de cette France qui doute d’elle-même en pleine guerre pandémique ?

Quels faits pourraient jouer en faveur de Macron ? En dehors du fait, que par défaut, il représente encore une certaine idée de la démocratie, même si elle est perçue technocratique et européenne, dictée par Bruxelles, il pourrait bénéficier de « l’effet drapeau », qui consiste à affirmer qu’on ne change pas de chef dans une guerre en cours. Même ce point semble ne pas faire mouche dans le camp des indécis. Dans une France traversée par une vague de pauvreté et de précarisation aggravée par la guerre en Ukraine, on sent que l’exécutif a lâché cette France qui souffre, et cela n’est pas qu’une vue de l’esprit…

Votes contestataires ou guillotine ?

Et le bilan macroniste ? Même s’il est présenté globalement comme pas si mauvais (baisse du chômage, supposée augmentation du pouvoir d’achat, problèmes sur l’âge de la retraite etc), il est, cependant, responsable d’une paupérisation de la population française, que les Gilets Jaunes ont exprimé dans la rue. Macron leur a dit, « je vous ai entendu », les roulant dans la farine, avant de continuer son programme libéral sans montrer moindre empathie pour les « sans-dents »… Ce coup de semonce n’a pas été entendu. C’était l’occasion pour Macron de renouer avec la France d’en-bas et il les a snobés.

Cette précarisation des couches défavorisées a été aggravée lors de la pandémie, avec l’augmentation des prix que l’on a connue. L’inflation galopante, causée par la guerre et une croissance moindre du PIB éroderaient ce bilan gangréné par un reproche récurrent sur le volet écologique et le recours au nucléaire. Pour parer le coup, Macron a annoncé qu’il aurait un PM écologique ou rien… Cela, pour attirer vers lui les votes des verts et des jeunes désenchantés. 

Face à cette France qui souffre, Le Pen promeut la « préférence nationale », rebaptisée « priorité nationale », présentant les étrangers ou les français non-européens comme des fossoyeurs de l’économie française. Cette posture populiste gagne du terrain chez les français défavorisés, tentés par des solutions faciles et simplistes, pour qui, souvent, les musulmans de France sont des boucs-émissaires tout trouvés. Le Pen promet une baisse de salaire et s’occuperait de ces délaissés de la macronie.

Voici, sommairement, les lignes fortes opposant Macron et Le Pen.

Cela pour dire qu’une partie des votes stratégiques, que l’on qualifie de « flottants » pourraient être qualifiés de votes protestataires, voire, défiants envers l’un ou l’autre. On ne choisirait pas entre la peste et le choléra. Macron, quel que soit l’issue de ce second tour, aura cristallisé autour de lui un rejet à la hauteur de sa politique et de sa personnalité jugée comme méprisante et arrogante, menant à un refus de se positionner en faveur des valeurs républicaines, au vu de l’imminence de la peste brune en marche… Situation ubuesque dans ce pays porté vers la défense des libertés, tenté par un régime musclé, qui légiférerait par décrets ou référendum ou qui réviserait la constitution, en arguant redonner la souveraineté au peuple et à la France face aux machines à calculer du libéralisme froid.

Cet élément de grippage existentiel et idéologique est bien là, à tel point qu’Edwy Plenel, directeur de Médiapart, titrait son article du 19 avril avec des termes quasi psychanalytiques, voires, apocalyptiques : « Contre Le Pen, voter dans la douleur pour conjurer l’effroi » (1).

Dans son article, Plenel demande une chose à Macron : de se taire, seulement, se taire… Tant il n’est pas crédible pour faire rempart à Le Pen. Cela est assez significatif de ce qui se trame en France en ce moment. S’inscrivant dans la longue histoire des votes de barrage, Plenel dit ceci : « Quand, pour la troisième fois après 2002 et 2017, la menace du loup se fait encore plus sérieuse, ce berger-là donne furieusement envie de fuir le scrutin, quel que soit le péril encouru par le troupeau ». 

Dans ce terrain miné, avec des représentations bousculées, essentialisées, le locataire de l’Elysée, semble coupé de la réalité brûlante du moment. Il n’en démord pas : il renvoie dos à dos extrêmes droite et gauche, se définissant comme « extrême centre ». Macron ferait-il du solipsisme politique sans le savoir ?

A l’orée du débat de ce soir, puisque le doute persiste, beaucoup s’abstiennent encore… J’ai même discuté avec des gens qui abhorrent Le Pen et refusent de sauver la République, quand celle-ci a le visage d’une France éborgnée…

Rarement la France aura, dans son histoire de l’après-guerre, autant été le terrain fertile d’idées régressives ou de racisme décomplexé, et des tentatives de repli et de démonisation tous azimuts. Macron a raté son pari de redorer le blason de la République face à l’internationale fascisante. Même si tranquillement, il semble endosser l’habit du sauveur, il ne peut brandir un bilan immaculé, tant ses cornes et ses pattes fourchues sont visibles pour beaucoup. C’est une image qu’on lui colle dans la sphère de ceux qui ont renoncé à mettre leur bulletin de vote dans l’urne. Même quand la louve se rapproche du sommet, sous couvert de la peau du mouton, qui pourrait, sans rire, bien être celle du sacrifice d’Abraham. 

Et pourtant, il faudra se résoudre à empêcher la peste brune à monter le dernier perron de l’Elysée…

© Khal Torabully, 20/4/22