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Par Khal TORABULLY

Antonio Gutteres : «  « Quand on parle de crimes de guerre, il ne faut pas oublier que le pire crime est la guerre elle même. » »…

                                                                 
Le secrétaire-général de l’ONU, après une visite à Moscou, est arrivé en Ukraine mercredi soir. Il a visité des villes où se répandent les présomptions de l’existence de charniers et de « crimes de guerre ». Gutteres a appelé les russes à collaborer avec la Cour Pénale Internationale.
Cet appel soulève beaucoup de questions, et ce, à la lumière de guerres précédentes…

« Plus jamais ça… »

L’Europe, qui croyait avoir éloigné le spectre de la guerre de son territoire, depuis la deuxième guerre mondiale, se disant « plus jamais ça », est consternée du retour de ce fait barbare, archaïque, sur son sol. Et ce, depuis le début de la guerre russo-ukrainienne. Cela suit une guerre plus circonscrite géographiquement en l’ex-Yougoslavie dont les plaies sont encore vives…

Aussi, les images de destruction jadis « réservées » à des guerres en Afrique, en Amérique Latine, en Asie, au Moyen-Orient ou en Afrique, reviennent hanter les consciences européennes, encore abasourdies par la pandémie en cours. On a l’impression de subir une double peine, et pour cause. Nous vivons en réalité une guerre pandémique.

Une guerre des mots…

Ces dernières vingt ans, l’on se souvient, et cela a été la rhétorique de « l’axe du Bien contre l’axe du Mal », le monde a été entraîné dans un conflit nouveau genre, une guerre transfrontalière étendue, contre un ennemi invisible et sournois. Entendons par là, la guerre de l’Occident contre le terrorisme, souvent équivalent à une confrontation tous azimuts contre l’Islam. On rattrapait ici le temps (perdu ?) à ne plus de battre avec ceux qui semblent faire partie des menaces les plus pressantes pour le vieux continent. 

Bush, dans cet ordre d’idées, avait réactivé le vocabulaire des croisades, rehaussée par l’idéologie du « choc des civilisations » promu par Samuel Hungtington. La guerre froide, une affaire binaire (nous contre eux) semblait laisser place à un affrontement polycentrique, partout, en même temps et sans limite, contre l’Irak, l’Afghanistan, puis la Lybie et la Syrie, avec des répliques partout. Cela a donné un barrage anti-terroriste au Mali, suite à l’exécution de Khadafi. Rappelons que cela fut la menée guerrière de Sarkozy, qui n’a même pas attendu le feu vert de la même ONU pour lancer son aviation et ses services sur Benghazi.

La guerre est une image

Depuis le 11 septembre, nous avons eu la guerre sur fond des matières premières et de suprématie, sur les terres du Sud ou de l’Orient, avec un argumentaire encore en utilisation : promouvoir une certaine idée de la démocratie et des droits de l’homme. Sauvage, meurtrière, mais parée d’un vocabulaire rôdé : « guerre préventive, chirurgicale » etc

Le résultat : des centaines de milliers de morts dans ces pays gorgés de pétrole, de gaz, de minerais stratégiques et de matières premières. Cette guerre high tech s’imposa avec une innovation lancée par les américains, forts en guerres de l’image et de l’information. C’est l’info en boucle menée par CNN, avec spécialistes pour commenter… les temps morts. 

On assistait, bien calé dans son fauteuil, aux assauts des alliés, mandat de l’ONU en poche, contre Saddam Hussein et consort, au prétexte qu’il détenait les armes de destruction massive, des armes biologiques et chimiques. 

A une séance extraordinaire de l’ONU, alors que l’on retenait souffle, les services américains bien rôdés exhibaient des photos satellites, pour construire l’ennemi à abattre. Ils dénonçaient les troupes irakiennes qui auraient tué des nourrissons dans une maternité du Koweït. 

Et surtout, le général Powell, exhibant à l’ONU des preuves irréfutables, agitant des éprouvettes ou flacons d’anthrax, comme preuves irréfutablesjustifiant la « guerre sur la Terreur ». 

L’on sait très bien que tout cela était de la pure manipulation. Si anthrax il y avait dans ces récipients, tout l’ONU aurait été tuée. En sus, l’occupation irakienne de la maternité au Koweït, en fait, c’était un film américain, dans lequel la fille de l’ambassadeur du Koweït a joué, pour aider à l’invasion de l’Irak. Quant aux photos satellite démontrant l’invasion irakienne des émirats, c’était un photomontage… 

Toute cette opération de désinformation dans les enceintes de l’ONU pourrait prêter à rire si les « dégâts collatéraux » des américains et alliés ne se chiffraient pas en centaines de milliers de civils innocents. Jusqu’à preuve du contraire, l’ONU n’a jamais dénoncé cela ou demandé une enquête à la Cour Pénale Internationale, que les Etats-Unis eux-mêmes avaient désavouée, se plaçant, prudemment, hors de sa juridiction… 

Or, l’ONU, qui ne sait pas éviter les conflits (c’était pourtant sa raison d’être après les guerres mondiales) et qui revient au premier plan, tout comme la CPI, ne peut jouer l’amnésie. Cela revient à se tirer une balle dans le pied, au vu de la méfiance qu’elle a fini par susciter, pour parti-pris.

Si l’on se place dans la perspective d’une réelle « communauté internationale » et non ce magma de pays qui dictent leur loi dans des conflits, les pousse-en-guerre, il ne saurait avoir deux poids deux mesures. Pour être juste, voire crédible, il ne faut pas balayer sa conscience universelle en poussant le droit contre l’un et en oubliant les autres.

Qui sont les pays à défendre dans la conscience de ceux qui dénoncent la guerre comme archaïque ? Ces termes de guerre comme crime s’appliqueraient-ils seulement pour une partie de l’humanité, en poussant sous les tapis les éternels damnés de la terre ? 

Simone Weill, avec raison, avait dit ceci : « Et puis, autre chose me gêne dans ces droits de l’homme prétendument universels, c’est que, précisément, ils ne le sont pas. Il y a toujours deux poids, deux mesures ».

Cet « oubli » onusien, on le voit, ne dupe personne dans la guerre en cours. Les réseaux sociaux abondent de dénonciations de cette façon unilatérale de fustiger les uns en épargnant les autres. Et d’appliquer une empathie différentielle envers les réfugiés des guerres et invasions. La guerre ukrainienne a fait surgir la lèpre du racisme, du deux poids, deux mesures…

Les pousse-en-guerre et l’oubli

Le bât blesse drôlement dans ces propos, certes vrais de Gutteres, mais qui demeurent incomplets, pour ne pas dire plus, quand ils sont élargis aux autres guerres qui ont aplati des pays et massacré des victimes innocentes sans que l’ONU ne monte au créneau.

Oui, M. Gutteres, vous avez raison, il faut arrêter cette guerre fratricide, faire pression sur tous les belligérants, tous. 

Les pousse-en-guerre sont aussi coupables que les va-t-en-guerre. Ils le font au nom de leurs intérêts propres, et non au nom de ceux de l’humanité, d’autant plus que nous risquons une guerre atomique dans le conflit en cours. 

Tout cela est accompagné d’une augmentation de prix en raison de la pénurie de produits de base, ce qui fait craindre une famine dans plusieurs pays. Rien que pour cela, cette guerre est déjà une guerre mondiale !

Je suis peut-être idéaliste, je l’assume, d’autant plus que l’ONU est née sur l’idée d’un idéal de paix. 

Le « plus jamais ça » ne sera une réalité que si tous les humains sont traités avec le même respect, avec la possibilité de traîner tous les bouchers guerriers à la Cour Pénale Internationale, où tout pays, sans jeu hypocrite, devrait rendre des comptes pour, non seulement des « crimes de guerre » mais aussi pour guerre faite sur des faits mensongers, manipulatoires… 

M. Gutteres a raison d’affirmer qu’une guerre au 21ème siècle est une absurdité, mais au siècle passé cela l’était aussi.

Oui, M. Gutteres, il faut juger les crimes de guerre, mais pas que certains… Cette idée d’injustice, justement, nourrit la guerre, la violence et la haine qui déferlent partout, alors que la pandémie aurait dû nous pousser à réfléchir non plus selon un monde binaire, tantôt est contre ouest, orient contre occident, chrétiens contre musulmans, mais comme une fraternité réellement universelle, égalitaire et polycentrique… En espèce humaine.

Oui, « le pire crime est la guerre elle-même… » Derrière cette réalité, ne nous cachons pas derrière notre petit doigt ou un droit rapetissé. Il faut appliquer la loi avec la même célérité…

© Khal Torabully, 28/4/22