Marwa SEMLALI

Il y a quelques semaines, en écumant la presse électronique, je découvre un article consacré au nouveau statut dont l’UNESCO vient orner les artisans marocains, désormais considérés comme des trésors humains vivants. De quoi me faire sourire, certes, mais également réfléchir… et nombreuses interrogations peuvent être soulevées, si ce n’est qu’à partir de cette question.

Mais avant tout, c’est quoi un artisan marocain ?

Si nous envisageons d’abord de définir le terme d’artisan, on peut se contenter d’écrire qu’il s’agit d’une personne qui exerce un travail manuel, via une technique traditionnelle, à son propre compte, et souvent aidée de sa famille et assisté par des apprentis. Mais au Maroc, on fait souvent face à un tableau quelque peu plus complexe. Le talent est là, présent et indéniable. Le dévouement également, mais au prix de gros sacrifices.

Ahmed, 71 ans, est babouchier, il est marié depuis l’âge de 26 ans à une femme à peine instruite, qui ne travaille pas et avec qui il a 3 enfants. Il a fait ses débuts dans le monde professionnel à l’ancienne médina de Casablanca au milieu des années 60, où son père lui a transmis l’art de son savoir, tout comme le grand-père d’Ahmed le lui avait également transmis, quelques décennies plus tôt. Sa journée type ressemble depuis fort longtemps à un réveil très matinal, suivi d’une prière, puis d’un café noir sans sucre.

Aussitôt la lumière du jour entrée en scène qu’Ahmed est déjà installé dans son atelier, à l’œuvre, créant de ses propres mains de quoi ravir ses clients tout comme bon nombre de passants qui s’arrêteront un instant devant sa vitrine laissant leur regard se délecter du fruit de cet art ancestral dont se targue notre pays. Sauf que derrière cette vitrine, se cache le fardeau d’un homme que l’on ne repère pas. Depuis la rénovation de son magasin qu’il a équipé d’un système de lumières plus performant et d’étagères en bois servant à exposer ses créations, Ahmed croule sous les dettes et peine à s’en sortir dignement. Et depuis qu’il a mis un point d’honneur à envoyer ses enfants à l’université, il doit « assumer », pour reprendre ses termes.

Son fils aîné, faute de pouvoir s’acheter un ticket de bus, doit marcher plusieurs kilomètres à pieds pour se rendre sur les bancs de la faculté des sciences, où il prépare une licence en biologie. Ses filles par contre, dont la plus jeune est encore lycéenne, sont choyées par ce papa qui se saigne à leur offrir un abonnement de bus dans le but de les protéger contre le harcèlement de rue… et ce n’est pas fini. Ahmed est inscrit au RAMED, mais son diabète insulinodépendant ainsi qu’une maladie auto-immune dont souffre son épouse le contraignent à faire des sauts réguliers chez le pharmacien le plus proche, mais encore faut-il arriver à se le permettre… et ce n’est pas le seul.

Car ces trésors humains ne roulent pas sur l’or, bien au contraire. Et ce nouveau titre, paradoxalement, en dépit de dessiner un sourire timide sur leurs visages ridés par les épreuves, leur fait de nouveau prendre conscience de leur piètre condition, leur donnant surtout l’air d’être affublés d’un sobriquet. Car des milliers d’artisans Marocains laborieux sont des victimes saignantes de la société, qui leur fait grief, et les assujettit davantage à un coût de la vie qui les hisse vers le paroxysme de l’indigence. Des précieux talents qui se retrouvent en proie à l’instabilité, et non faute de dévouement voire de dévotion à leur métier, qu’ils exercent à la perfection.

Et si l’on se mettait à rêver grand et à espérer de la société qu’elle s’emploie à bras raccourcis à soigner ses propres plaies ? A réaliser enfin que dans le désespoir de ses sujets, la ligne entre l’accablement et le déraillement est foutrement mince ?

Alors activons-nous, et faisons en sorte, chacun à sa manière, de restituer leurs écrins à ces joyaux, ces trésors, où ils méritent bien de demeurer.