Par Abdessamad MOUHIEDDINE, Anthropologue et Ecrivain-journaliste

Jamais l’adage selon lequel « on a les gouvernements qu’on mérite » n’a été aussi pertinent ni aussi vérifiable qu’au sein de la sphère arabo-musulmane, notamment durant les soixante dernières années ! Au sein de cette sphère, les dirigeants politiques qui ont gouverné durant cette période partagent des caractéristiques affligeantes quant à l’indigence du niveau culturel, la modestie du background intellectuel ou encore la médiocrité sinon le manque d’expérience politique stricto sensu. Comment dès lors attendre de ces dirigeants qu’ils offrissent aux peuples ce dont ils eurent cruellement manqué eux-mêmes ? Chronique de la désespérante galerie de ces dirigeants arabo-musulmans venus de la vacuité, souvent au moyen de putschs, qui n’auront imposé à leurs peuples et toléré autour d’eux qu’un vide sidéral.

Quelles que soient les analyses qu’on a faites, qu’on fait et qu’on fera longtemps des raisons objectives de l’arriération politique, socioéconomique, démocratique, culturelle ou géostratégique de la sphère arabe, on ne peut y négliger la responsabilité centrale des dirigeants politiques qui se sont succédé à la tête des Etats de cette sphère depuis les années cinquante du siècle dernier jusqu’au salutaire et néanmoins sulfureux « Printemps arabe ».

La logique selon laquelle « Celui qui est dépourvu d’une chose ne saurait la dispenser » ( فاقد الشيء لا يعطيه) a amplement marqué la nature des pouvoirs politiques arabes durant les sept dernières décennies.

Arrivés au pouvoir par le biais de coups d’Etats parfois particulièrement sanglants, les dirigeants des « républiques » arabes qui ont gouverné leurs pays de main de fer depuis les années cinquante jusqu’aux confins du fameux « Printemps arabe » ne pouvaient, de toute évidence, offrir à leurs peuples ni l’apprentissage des mœurs démocratiques, ni un développement socioéconomique suffisamment digne, ni a fortiori la culture du respect de ces droits humains dont ils étaient les premiers violeurs.

Un examen sommaire de la vie et du parcours de ces dictateurs si friands de slogans national-arabistes, tiers-mondistes, socialistes ou encore baâssistes renseigne sur leur indigence intellectuelle et, pour certains d’entre eux, la souffrance de troubles psycho-mentaux avérés.

Deux d’entre eux, le Yéménite Ali Abdallah Salah et l’Irakien Saddam Hussein, furent abandonnés par leurs parents -le père de Saddam mourut avant la naissance de son fils- et devinrent bergers avant d’être pris en charge par les maris de leurs mères. Le beau-père de Saddam, illettré et rustre, était particulièrement brutal et lui faisait endurer les pires sévices.

Plus généralement, les dictateurs que furent Saddam Hussein, Hafed Al Assad, Mouammar Kadhafi, Ali Abdallah Salah, Houari Boumediene, Jamal Abdennasser, Hosni Moubarak, Jaâfar Noumeiry, Mohamed Siad Barre, Moustapha Ould Mohamed Salek (le tombeur de Mokhtar Ould Daddah), Zine El Abidine Benali, trouvèrent en l’armée le seul refuge face à leur miséreuse extraction, à leur modeste condition sociale et/ou aux humiliations subies dès leur jeune âge.

La majorité d’entre eux n’eurent guère droit à un cursus scolaire probant autre que traditionnel, tel Houari Boukharrouba (Boumediene) qui fréquenta la Zitouna de Tunis et, en auditeur libre, Al Azhar du Caire. Tous, sans exception, n’auraient jamais eu l’opportunité de suivre quelque formation académique que ce soit sans leur engagement dans l’armée.

Autre fait marquant, la majorité écrasante de ces despotes prétendument « républicains » ne pouvait s’enorgueillir d’avoir suffisamment voyagé et exploré le monde avant son arrivée aux affaires. Ni Boumediene dont le périple en la matière particulièrement chétif s’est limité à Tunis et au Caire, ni Saddam, ni Kadhafi (hormis un stage en Angleterre), ni Assad (excepté son stage de pilotage de neuf mois en ex-URSS), ni les autres ne pouvaient faire valoir une connaissance véritable du monde occidental, asiatique ou a fortiori africain.   

Le reste des pays arabes était gouverné (et l’est encore) par des monarchies très majoritairement claniques, sans enracinement historique notable et cooptent leurs monarques par le biais de l’hérédité dynastique. Parmi ces monarchies, seul le royaume du Maroc peut se prévaloir d’une continuité historique et d’un héritage dynastique vieux de plus d’une douzaine de siècles.

La plus vieille de ces « néo-monarchies » est assurément le Sultanat d’Oman qui, après l’imamat ibadite, et surtout depuis la dynastie Yaroubide, chassa les Portugais au XVIIème siècle et permettra au pays, dès le XVIIIème siècle, notamment sous Ahmed Ibn Saïd, le fondateur de la dynastie actuelle, de prospérer et même de rayonner sur l’océan indien occidental jusqu’à Madagascar.

En dehors donc du cas marocain et de l’exception omanaise, toute la chaîne monarchique golfienne est historiquement primo-institutionnelle en tant qu’Etats-nations. Du royaume d’Arabie saoudite, la monarchie islamique absolue créé en 1932 par Abdelaziz Ibn Saoud, aux Emirats arabes Unis, créés, comme le Qatar ou Bahreïn en 1971, Koweït et Jordanie exceptés, le pouvoir monarchique est détenu par des despotes qui ne s’embarrassent ni de pouvoirs législatif et judiciaire probants, ni d’oppositions crédibles.

Mais ces monarchies, toutes ces monarchies arabes, du Golfe à l’Atlantique, obéissent au hasard de la descendance. Les héritiers des trônes peuvent se révéler plus ou moins despotiques au hasard du caractère du prince intronisé.

Néanmoins, à l’instar des « républiques dictatoriales » citées ci-haut, ces monarchies ont contribué à la « crétinisation » systémique et systématique des mœurs de gouvernance au sein de la sphère arabe durant les longues décennies qui ont précédé l’avènement de l’explosion des autoroutes de l’information, notamment les réseaux sociaux et les télévisions satellitaires, bref, depuis la mondialisation et ses vertus libératrices nées au lendemain de l’implosion du Glacier soviétique.

Ces longues décennies d’oppression, de dictature et d’infantilisation des peuples arabes ont laissé des traces indélébiles au plus profond des imaginaires politiques de ces derniers. Parmi ces traces trône en premier lieu le chauvinisme qui a longtemps servi les egos hypertrophiés et les turpitudes népotiques des potentats arabes. S’y trouve également la fausse fierté dans ses manifestations les plus exécrables tels la makhzénité marocaine, le « nif » algérien, l’insolence wahabite saoudienne, la folie des grandeurs qatarie, l’extravagance émiratie, le nombrilisme égyptien, l’hyperbolisme national-arabiste syrien…etc.

En vérité, toute entreprise sérieuse d’analyse des raisons profondes de l’arriération du monde arabe doit commencer par plancher sur les effets psychologiques, sociologiques, culturels, mentaux et, par conséquent, anthropologiques de la longue nuit oppressive qu’ont connu les peuples de cette sphère qui s’étend de Tanger à Mascate ! Seul un tel cadastrage de cette période peut révéler les failles à éviter et les facteurs vertueux qui ont manqué à ce jour dans les tentatives de construction de systèmes démocratiques et d’Etats de droit dignes de ce nom.

Un chantier colossal et ô combien difficultueux dont le début du commencement tarde à être enfin affronté avec courage et honnêteté !