Par Abdessamad MOUHIEDDINE, Anthropologue et Ecrivain

Religions, philosophies et cultures se sont essoufflées à explorer quelque sens à l’existence humaine ici-bas. Que de psaumes, de chapitres, de sourates, de théories et de représentations mentales vouées à l’énigme du dualisme vie/mort ! Quelle y est la part de ce qui est « écrit » (mektoub) et ce qui relève de l’aléatoire ? Hélas, n’est intelligible dans cette équation à moult inconnues que le destin de chacun, bel et bien individuel.

Il fut un temps où je faisais des incursions fréquentes dans les cimetières parisiens. Il y règne un silence imposant et une sérénité qui s’apparente à une portion d’éternité. C’est là que je méditais longuement devant les tombes des grands personnages qui ont enrichi la civilisation et la culture françaises et universelles. Et c’est durant cette période que j’ai intégré la mort comme étant un épisode de la vie où la charpente corporelle cède la place à l’esprit, à l’âme, à cette énergie qui se libère enfin de l’espace comme du temps pour rejoindre le puzzle du cosmos.

C’est, en vérité, depuis ce temps-là que mon rapport à la mort s’est apaisé. Au point que la perte de mes parents, de ma sœur Hafsa, de mes deux frères Mohamed et Abdelhakim et de mes plus chers amis parmi les artistes et les intellectuels, même si elle m’a affecté, n’a pas eu raison de ma conviction selon laquelle l’esprit (l’âme) ne meurt jamais.

En cela, l’esprit ressemble dans sa rotation cosmique au soleil qui se couche, certes, mais réapparait dès le lendemain pour briller.

Cette conviction intègre la vie comme un don qu’il est quasiment criminel de dilapider dans les ambitions futiles, les confrontations stériles et les accumulations matérielles débiles.

La vie mérite donc notre respect. Celle des autres et la nôtre propre. Comme celle de la nature qui nous sert de tempo et de décorum et qui nous nourrit de sa générosité, de sa beauté et de sa majesté.

Or, il aisé de constater que la vie « ne vaut pas un oignon » dans les sphères polluées par les idéologies totalitaires, parce que mongoliennes et meurtrières.

En Occident, la mort, devenue de plus en plus prévisible, semble être de connivence avec un mode de vie qui protège et l’individu et la collectivité. En amont au moyen d’une technologie médicale préventive garantie à tous, comme en aval, grâce à l’accompagnement jusqu’au dernier soupir.

Au sein du tiers-monde, la mort rode juste à côté, tout près, et nul ne peut prétendre lui échapper quand triomphent l’arbitraire, l’absurde, la pifométrie, l’injustice, la barbarie.

La mort est ainsi si lointaine là où le salut se trouve exclusivement dans le hic et nunc, et si proche là où l’on croit encore au Paradis (de l’iranien avestique pairidaēza) et à l’Enfer (du latin infernus), un système de « récompense-punition » basique et souvent tragi-comique dont la genèse remonte à la Mésopotamie, il y a 2000 ans av. JC. et que la majorité des croyances humaines s’en sont emparés. Allez donc comprendre cette paradoxale alchimie !

L’au-delà est une notion que toutes les croyances humaines ont usité et usé à la seule et unique fin de régenter le vivre-ensemble au sein des communautés.

Bien évidemment, d’un revers de la main, le mental défaitiste infesté du sarcome islamo-takfiriste évoquera le « Destin » et autre « fatalité de la condition humaine », bravant ainsi les statistiques qui établissent l’espérance de vie moyenne occidentale au-delà de 82 ans.

Bien (ou mal) manger, mieux (ou mal) dormir et se débarrasser (ou non) de l’angoisse du lendemain, tout cela ne porte qu’un seul nom chez les islamo-fatalistes : mektoub !

« Non mais…que racontez-vous, bande d’empêcheurs d’égorger en rond ? Le cholestérol, tout comme le diabète et l’hypertension, c’est une affaire étrangère à nos « valeurs sacrées » ! Nos vies ne sont-elles donc pas entre les mains d’Allah ? Quant aux mécréants d’Occidentaux, fussent-ils les champions de l’art médical, ils ne cherchent qu’à nous dévier de l’« immaculé but » (المحجة البيضاء) que nous ont légué nos ancêtres ! Car, n’est-ce pas ? Notre destin est bel et bien entre les mains d’Allah ! »

C’est donc à ce niveau que se trouve le décalage abyssal entre une vision humaniste, éminemment universaliste, d’une part, et un phrasé clos, verrouillé et ceinturé d’œillères simplificatrices où toute réflexion complexifiée est exclue.

Profitons donc de cette pause somme toute salutaire pour voir plus loin que nos contingences de primates bipèdes !  

En attendant, portez-vous bien et à mardi prochain !