Par Abdessamad MOUHIEDDINE, Anthropologue et Ecrivain-Journaliste

Bien sûr que les performances sécuritaires marocaines, notamment à l’aune de la lutte contre le terrorisme, surtout son « variant » salafo-jihadiste, contre le trafic de drogue ou encore contre le délictueux business migratoire sont partout saluées. Mais, les défis auxquels le Royaume fait et fera face crescendo l’acculent aujourd’hui à bâtir une grande doctrine sécuritaire transversale. Explication.

En effet, les périls géostratégiques qui guettent le Maroc sur ses flancs de l’est, du sud et même du nord s’ajoutent aux menaces de la criminalité urbaine inhérente aux transformations sociologiques profondes qui heurtent les valeurs d’antan, celles de l’anté-modernisme.

Ce sont là des défis qui appellent une grande doctrine sécuritaire à la fois soucieuse des droits humains et sourcilleuse quant à la sécurité des personnes, des biens et de l’espace public.

C’est dans cette optique que j’ai engagé depuis trois ans une large consultation avec des experts, des responsables, des élus et des personnalités de la société civile dans le but de bâtir une réflexion qui servira de base à une construction systémique crédible, intelligible, réaliste et respectueuse de la dignité humaine. Une fois achevé, ce travail sera par moi publié et les décideurs pourraient alors y puiser quelque inspiration si cela les tente.

Les intellectuels dits « organiques » – l’expression m’indispose – ne doivent-ils pas se soucier de ces questions majeures au lieu de continuer à brasser du vent soit sous le chapiteau du nihilisme soit au sein de structures partisanes aujourd’hui désuètes et sans la moindre prise sur les réalités tangibles du pays ? 

De mes « consultations », je suis sorti convaincu du fait que le patrimoine hérité de la longue et éprouvante confrontation entre le Bled Siba et Bled Makhzen est riche en enseignements précieux quant à la manière de construire une doctrine sécuritaire transversale, performante et spécifiquement marocaine.

Car, en définitive, tous les sociologues qui ont voué leur énergie à la sphère sécuritaire, tous les experts en anthropologie urbaine et l’ensemble de la communauté des criminologues vous diront que la première arme à opposer à un délinquant ou à une association de malfaiteurs est la parfaite connaissance de leurs déterminants profilistiques en termes de comportement (postures, réflexes, attitudes, habitudes…etc.), de spécificités ethnoculturelles, de défaillances psychiques et de condition sociale.

Or, qui mieux que le Marocain lui-même, rôdé depuis son plus jeune âge à la « curiosité de l’autre », le fameux « tbarguig », peut camper son prochain bien plus « microscopiquement » que toutes les applications cybersécuritaires réunies ?

Le Marocain est un flic né, en effet. Cet être éminemment communautaire qui confond le « Nous » avec le « Je » ne conçoit l’existence dans son derb, son quartier, son village, sa ville, sa région et même son pays qu’au mode du pluriel. Tout ce qui s’y passe l’intéresse et il se sent concerné par tout mouvement qu’il y juge inhabituel ou « digne d’intérêt ». En vérité, la « curiosité de l’autre » est au Marocain ce que la discipline est au Chinois. Mais cette curiosité n’est pas forcément malsaine ; elle participe d’une espèce de « souci d’autrui » qui n’est rien d’autre qu’un membre du « corps communautaire ».

Ce même « être communautaire » est à la fois « informativore » et producteur inlassable d’informations. Et cela date des temps immémoriaux de la Siba où l’information était une denrée aussi vitale que l’air et l’eau. Là où le danger de mort guettait les habitants et les contrées, le renseignement sauvait des vies. L’arrivée inopinée d’un étranger au douar ou au quartier déclenche instinctivement une flopée de questions et chacun s’évertuait à sonder ses intentions. Et cela continue à l’heure des autoroutes de l’information !

La société marocaine a d’ailleurs préservé l’essentiel des outils de cet engouement pour la sécurité collective. Non seulement les fonctions de « moqaddam » et autre « cheikh » ont été pérennisées et incluses dans la nomenclature administrative de l’Etat moderne bâti par feu Hassan II, mais ces auxiliaires devenus agents d’autorité peuvent compter sur des armées d’informateurs « bénévoles », particulièrement heureux de « collaborer » en fournissant, avec une générosité inouïe, souvent à leur propre initiative, des renseignements dont une bonne partie s’avère souventement précieuse.

Par ailleurs, dans les vielles villes marocaines, le rôle sécuritaire du « biyyate » (veilleur de nuit) demeure primordial. Tout véhicule étranger au quartier est dûment examiné et son matricule méticuleusement noté et communiqué à qui de droit. Tout attroupement ou réunion, fut-elle exclusivement festive, chez l’habitant est aussitôt signalée. Les rixes, les conflits de voisinage, les premiers coups de marteau d’un maçon au sein d’une maison, les décès, les naissances…sont aussitôt signalés au moqaddem qui transmet aussitôt l’information non seulement vers son supérieur hiérarchique, mais également à quelque « officier traitant » des services.

Bien sûr que les « Directions des affaires générales » (DAG), les différents services sécuritaires (DST, RG, PJ…etc.) sont actifs dans la collecte et le traitement des fleuves de renseignements ainsi remontés et le prouvent tous les jours. Mais, il nous importe ici de focaliser l’attention sur l’aptitude du Marocain lambda à rechercher avec un acharnement inégalé toute information, fut-elle des plus futiles, sur les autres, tous les autres, proches ou lointains, grands et petits, illustres ou anonymes.

Il y a là un trait de caractère propre à ce Marocain communautaire qui exècre le « Je » au profit du « Nous ».

D’ailleurs, c’est grâce à ce Marocain lambda que nombre d’organisations criminelles, de terroristes potentiels ou de groupements de type mafieux ont été neutralisés par la police et la justice. Et c’est cela qui a valu tant de congratulations au Maroc de par le monde. Rappelons-nous des premières arrestations de terroristes à l’aube des années 2000 où la population avait fait montre d’un zèle musclé !

Ce « sens de l’autre », cette vocation quasi-génétique du « tbarguig » constitue un patrimoine inestimable au diapason de la sécurité collective des Marocains. N’est-ce pas ce « tbarguig » qui est aujourd’hui « exporté » avec brio et particulièrement apprécié des services de renseignements et des chancelleries d’Occident, comme de moult Etats d’Afrique et du Golfe ?

Voilà pourquoi j’ai jugé utile de réfléchir à un système encore plus performant en matière de sécurité collective en valorisant ce patrimoine inestimable tout en rationnalisant les process, les « étuis juridiques » et la factibilité des motivations.

Je ne peux en dire davantage, sinon que la quantité de notes, de données, d’approches et de chiffres rassemblés depuis trois ans est considérable et ne demande qu’à être traitée en vue d’une construction systémique fiable et réalisable. Et c’est dans un respect sourcilleux des droits humains et sans que cela coûte un dirham supplémentaire au budget de l’Etat que je commence à travailler sur ce projet.

A chacun de vous, je souhaite une fructueuse semaine et à mardi prochain !