Par Abdessamad MOUHIEDDINE, Anthropologue et Ecrivain-journaliste

Il n’est plus possible de supporter le mépris de l’Espagne et de la France, les puissances aujourd’hui déclinantes, qui eurent le toupet de dépecer gaillardement l’ex-Empire chérifien, sans daigner assurer le service après-vente de la décolonisation dont le béaba est le juste alignement sur la vérité historique. Il est temps de hausser le ton !

Les chroniqueurs rapportent moult anecdotes sur les fins de non-recevoir opposés par Franco à feu Hassan II chaque fois que celui-ci formulait quelque piste d’entente sur les contentieux territoriaux entre les deux pays. Il aura fallu beaucoup de persévérance et autant d’habileté diplomatique pour que le Caudillo daigne lâcher Tarfaya et Sidi Ifni. Il aura fallu aussi attendre son agonie pour que le Royaume prenne les devants en libérant pacifiquement ses provinces sahariennes au moyen d’une Marche verte qui a ébloui le monde.

Une page de l’Histoire coloniale espagnole a certes été tournée, mais d’autres pages doivent également l’être. Celles qui ont trait, notamment, aux territoires marocains encore occupés par l’Espagne le seront tôt ou tard. Et l’Espagne le craint, redoutant le jour où ces territoires seront tellement économiquement asséchés qu’elle supplierait le Maroc de lui sauver la face en y développant une forme d’administration conjointe ! Non, je ne plaisante pas, on a même vu des murs infranchissables s’effondrer !

UNE ESPAGNE JALOUSE ET INGRATE

Le développement des provinces du nord qui a été enclenché par le méga-chantier de Tanger Med, relayé par Nador West Med, la batterie de connexions (auto)routières et maritimes des provinces sahariennes autour du futur méga-complexe Port Dakhla Atlantique, l’encadrement de la production et l’industrialisation du cannabis rifain, sans compter les projets de désenclavement et de développement de l’ensemble du Rif, tout cela semble heurter sérieusement les milieux d’affaires et les responsables politiques espagnols au point de les pousser à faire montre d’une hostilité invraisemblable à l’encontre du Maroc et de son intégrité territoriale.

Il y a de quoi être jaloux, en effet. Auparavant classé 77ème, le Maroc appartiendra bientôt au Top 10 en termes d’infrastructures portuaires dans le monde ! D’ores et déjà, Algésiras a été broyé, Marseille déclassé et, avant la fin de la décennie, viendra le tour de pas moins de quinze autres ports de la Méditerranée et de l’Atlantique !

C’est bien cela qui terrifie cette Espagne qui s’est longtemps accommodée d’un Maroc sans background géostratégique autre que celui de jouer les go between au Moyen-Orient, en donnant du dos à ses racines africaines. Un Maroc qui s’est longtemps tu au sujet des horreurs que l’Espagne avait fait subir à ses citoyens rifains en les gazant à volonté avant que Franco ne les précipite en chair à canons dans sa guerre dévastatrice contre les Républicains en 1936. Un Maroc qui a longtemps ménagé son voisin du nord tout en tolérant ses offenses comme son ingratitude.

Mais ce Maroc-là est révolu et l’Espagne doit admettre qu’une puissance régionale et africaine est née à l’extrême proximité de son flanc sud. Cette puissance gagne chaque jour ses galons en termes d’influence, de coopération sud-sud, d’attractivité capitalistique et entrepreneuriale et de sécurité transnationale.

Or, non contente d’avoir osé inciter la nouvelle administration américaine à renier la reconnaissance par les USA de la marocanité du Sahara dit « occidental », au lieu de relayer positivement cette reconnaissance en tant qu’ancienne puissance colonisatrice, elle a poussé le culot, au mépris des nouvelles réalités géostratégiques régionales et continentales, jusqu’à recevoir sous pseudonyme et au moyen d’un vrai-faux passeport algérien le plus affreux criminel des séparatistes de Tindouf ! Il y a là plus qu’une offense à l’encontre d’une nation voisine et partenaire à plus d’un titre ; nous sommes, en effet, en face d’une forme inouïe de casus belli !

Que croient les responsables espagnols en se rendant coupables d’une telle blessure, nonchalamment assénée au droit international, au droit des gens, au droit pénal espagnol lui-même et, bien évidemment, à la souveraineté d’un pays voisin par la géographie et si proche par l’Histoire ? Quelle représentation mentale l’Espagne a-t-elle du vieux Royaume du Maroc ? Une terra nullius institutionnelle, stratégiquement atone et diplomatiquement vassalisable à volonté ?

En vérité, Nasser Bourita a adroitement qualifié l’attitude espagnole en déclarant à l’Agence Efe : « Lorsqu’il s’agit de manigancer avec l’Algérie et le Polisario, le Maroc est en dehors des radars, mais lorsqu’il s’agit de parler de migration ou de terrorisme le Maroc devient de nouveau important ». Il était temps de hausser le ton ! Et il devient impérieux de le hausser encore et encore jusqu’à ce que l’Espagne apprenne à mieux traiter son voisin du sud comme il la traite. D’égal à égal !

QUID DE LA FRANCE SI AMNESIQUE ?

La France, championne des Droits de l’Homme, bien plus que l’Espagne, a dépecé le territoire marocain tous azimuts, uniquement pour l’expansion de sa colonisation de l’Algérie. N’est-ce pas aux confins des territoires marocains ainsi spoliés qu’elle s’était permise d’entreprendre ses premiers essais nucléaires ?  Sa troisième République a dévasté l’Algérie ; Sa quatrième en a fait des départements qu’elle n’a cessé d’étendre au détriment de l’intégrité territoriale d’une vieille nation à la souveraineté attestée, y compris par le Traité de Fès du 30 mars 1912 instaurant le Protectorat.     

N’était-ce pas Louis Hubert Gonzalve Lyautey, le premier Résident général de France au Maroc qui déclara solennellement à la Chambre des Députés française : « Au Maroc, au contraire, nous nous sommes trouvés en face d’un empire historique et indépendant, jaloux à l’extrême de son indépendance, rebelle à toute servitude, avec sa hiérarchie de fonctionnaires, sa représentation à l’étranger, ses organismes sociaux dont la plupart subsistent toujours. Songez qu’il existe encore au Maroc nombre de personnages qui furent ambassadeurs du Maroc à St Pétersbourg, à Londres, à Berlin, à Madrid, à Paris, accompagnés de secrétaires et d’attachés, hommes d’une culture générale, qui ont traité d’égal à égal avec les hommes d’état européens, qui ont le sens et le goût des choses politiques » ?

Pourquoi la France se tait-elle alors sur ses turpitudes expansionnistes injustement commises au détriment du Maroc et au profit de ses anciennes possessions coloniales en Algérie ? Pourquoi n’a-t-elle jamais cessé de craindre les usurpateurs galonnés d’Alger depuis leur arrivée aux commandes et son retrait de ce pays le 3 juillet 1962 ?

Pourquoi la France ne dit-elle pas ses quatre vérités à la junte d’Alger qui a embrigadé, armé, encadré et même secondé, comme à Amgala, les mercenaires polisariens ?

Les « pourquoi » à cet égard se comptent par centaines, si l’on se réfère à l’Histoire et, plus simplement, à la bonne tenue diplomatique, stratégique et politique observée par le Maroc depuis toujours à l’égard de la France.

En réalité, tout comme l’Espagne, mais pour des raisons différentes, la France n’arrive pas à digérer les transformations profondes survenues dans les configurations régionale et continentale depuis que le Maroc s’est hissé au rang de puissance au sein de ces deux configurations.

De plus, la fulgurante pénétration économique, socioculturelle et démographique marocaine au sein de cette Afrique subsaharienne qu’il a longtemps délaissée a non seulement pulvérisé la « Françafrique », ce bastion néocolonial français qui assurait tant de prospérité à l’Hexagone, mais raflé un nombre incalculable de parts de marché à une France qui dormait profondément sur ses lauriers d’acquis néocoloniaux.

De plus, non encore débarrassée des substratums de son passé colonial en Algérie, la France politique craint les délires de persécution et les fantasmes névrotiques de la clique d’Alger dont le seul semblant de légitimité est tiré – plus de soixante ans après les faits – de la guerre de libération.

Quant à la France économique, elle tient à sa part des commandes colossales d’une Camarilla mafieuse rétive à tout développement endogène et si attachée à ses crésussiennes rétrocommissions.

Ce sont là les véritables raisons de la lâcheté française au lendemain de la courageuse reconnaissance américaine de la marocanité du Sahara dit « occidental ».

COUP POUR COUP, TOUS LES COUPS !

Face à tant de lâchetés de la part de nos voisins espagnols et de nos vieux amis français, il devient urgent de remettre les pendules à l’heure en réexaminant de fond en comble la nature et le volume de notre coopération judiciaire, sécuritaire, diplomatique et même socioéconomique.

Je m’explique. Cantonner le Maroc au rôle de garde-chiourme contre les flux migratoires est non seulement dévalorisant, mais surtout insultant quand les deux anciennes puissances coloniales se passent de toute consultation du Maroc sur des questions concernant sa propre souveraineté.

Le Maroc, qui n’a plus rien à prouver au registre de sa franche et loyale coopération avec l’Espagne, la France et, au-delà, avec l’ensemble de l’Occident dans la lutte contre le terrorisme sous toutes ses coutures et la grande criminalité, a le droit d’être traité d’égal à égal comme doivent l’être les nations qui partagent les mêmes valeurs universelles garantissant la dignité des personnes et l’intégrité des territoires.

Le Maroc, qui a démontré depuis belle lurette son exécration des trafics d’êtres humains sous la bannière mafiosique de l’immigration clandestine, doit être soutenu dans sa guerre contre la misère, y compris celle qui frappe les immigrés subsahariens qui vivent sur son sol. Et ce, non pas au moyen de ridicules subsides alloués à contre-cœur, mais par l’adhésion tout aussi franche et loyale à ses efforts de développement, y compris dans ses provinces sahariennes.

Le Maroc, qui, sans la moindre aide de ses voisins et amis, résiste depuis près d’un demi-siècle contre les assauts divers et variés contre son intégrité territoriale, et qui s’est refusé à toute alliance avec les séparatistes d’Europe, notamment les Catalans d’Espagne, attend aujourd’hui en retour la reconnaissance solennelle, pleine et entière de sa souveraineté sur l’ensemble de son territoire, au nord comme au sud.

Il est temps que l’Espagne et la France se rendent enfin compte de la véritable dimension géostratégique, économique, politique et institutionnelle du Maroc moderne dans ses aires maghrébine, africaine, arabe et musulmane !

Tout coup asséné au Maroc dans l’ignorance ou le mépris de cette donne fondamentale doit pouvoir appeler une riposte. Coup pour coup. Tous les coups ! Point barre.