Par Abdessamad MOUHIEDDINE

« Notre pays est beau ; hélas, ce sont les nôtres qui l’enlaidissent », ne cesse de vociférer le Marocain lambda. Loin d’être une forme de « haine de soi », cette appréciation est, au contraire, une marque d’affection destinée à être comprise comme une aspiration au meilleur pour la mère-patrie. Décidément, le profil multidimensionnel du Marocain ne cessera pas de sitôt de m’étonner par la multiplicité de ses facettes.

Je suis fol amoureux du Maroc, mon pays d’extraction. Contrairement à celui que je ressens pour la France et qui est « de Raison », mon amour pour le Maroc relève de l’apriorique, du nouménal, quasiment de l’instinctif. 

Ses côtes, ses montagnes, ses plaines, son désert, ses rivières, sa faune et sa flore dansent en mon for intérieur cette chorégraphie de l’enchantement dont demeurent privés aujourd’hui des peuples non encore « territorialisés » tels les Palestiniens, ou récemment éventrés, quand ils ne sont pas littéralement déchiquetés, tels les Irakiens, les Syriens ou les Yéménites.

C’est néanmoins mon compatriote, le Marocain, qui me fascine davantage. Il me bluffe par son sens élastique du temps, sa roublardise investie dans sa lutte pour le pain quotidien, sa manière de se transformer en victime à la seconde même où il en aurait lui-même fait une, chemin faisant, comme par inadvertance !

La communauté des « officiers des affaires indigènes » de l’ère protectorale s’est attachée durant plus d’un demi-siècle à camper cette âme à la fois tourmentée et avenante, sans jamais y parvenir. Ibn Khaldoun, John Watterbury, Rémy Leveau, Henri Laoust, Maxime Rodinson, Louis Massignon, sans parler de Khatibi, Guessous ou encore Arkoun se sont perdus dans la jungle des conjectures au sujet de ce peuple marocain « à la bravoure établie et à la gentillesse épidermique ».

Il n’est que d’écouter SES musiques pour en saisir la complexité. Comme pour me taquiner, feu Saïd Chraïbi – félicité et paix éternelles à sa belle âme ! – me disait, de multiples et de diverses façons, cette sentence imparable : « L’anthropologie peut certes t’éclairer sur quelques aspects de l’âme marocaine ; seule la musique m’a permis, quant à moi, d’en faire le tour. J’en resterai ébloui jusqu’à ma mort. Les phrasés gnaouis aux rythmes puissants, mais aux déroulés mélodiques femellisés ; les voix « torturées » des chants du Moyen-Atlas ; les mayates andalouses créées à l’aune des matins, des mi-journées et des soirées ; les articulations graves-aigües des Ahwach…etc. m’ont appris beaucoup sur les innombrables facettes de l’âme marocaine »  

Oui, mon cher et regretté Maître, au terme de moult décennies d’investigations, mes modestes savoirs anthropologiques s’avèrent, en effet, de peu de secours au diapason de la prospection de l’âme de ce vieux et néanmoins si jeune peuple. Et pour cause…

Je suis subjugué par la capacité inouïe du Marocain à s’adapter, variant masques, simagrées, postures et attitudes face à l’autorité, aux puissants, à plus fort que lui.

J’aime aussi sa fierté, quoique chauvine au moindre regard oblique étranger. Une fierté qui résiste cependant à la tentation raciste, restant toujours ouverte aux quatre vents du monde.

J’aime aussi son attachement farouche et opportuniste aux valeurs pourtant périmées partout ailleurs, non sans une grande habileté à faire son marché de modernisme chez les autres dès que cela semble arranger ses affaires.

Oui, cher et regretté Sidi Saïd Chraïbi, j’ai travaillé depuis des décennies sur la composition ethnoculturelle et sur les ressorts de l’imaginaire marocain sans pouvoir prétendre aujourd’hui camper le sinus, le cosinus et les alambiquées tangentes d’un mental particulièrement contrasté !

Qu’elle est vaste et touchante cette identité plurielle marocaine où cohabitent le halal et le haram, la douceur et la férocité, le puritanisme et le libertinage, la pudeur et la transgression…bref, cette espèce de « tout-en-un » qui fascine et révolte à la fois.

Que de plats juifs « islamisés » ! Que de mœurs amazighes « arabisées » ! Que de croyances entremêlées pour le meilleur comme pour le pire !

Et aussi que d’autodérision parfois vache et souventement bravache, mais à une respectable distance de la méchanceté gratuite ! 

Tout cela vous offre à voir un Marocain toujours en grand écart entre les valeurs seigneuriales qui glorifient toujours le Père, l’Aîné, le Makhzen, d’une part, et les valeurs juvéniles qui ne confèrent la primauté qu’au « Je » en « sol majeur », qu’à la liberté de disposer de son propre destin, qu’aux coups d’états…d’âme.

Non, il n’y a là ni schizophrénie, ni la moindre trace de schizoïdie, comme ne cessent de prétendre les Marocains en évoquant leurs compatriotes. Tout juste un Marocain « pittoresque » et, par conséquent, haut en couleurs !

Ce Marocain est capable de comprendre les fâcheries de ses contemporains convertis au rationalisme, même si, lui, ne compte pas démordre – jusqu’à quand ? – de sa sempiternelle tendance au sentimentalisme excessif et à une nonchalance fataliste face aux périls universels.

Ce Marocain est également capable de toutes les abnégations face à la détresse de l’«étranger », dusse-t-il être son ennemi d’hier. C’est ainsi que l’on peut parfois assister à des effusions de bons sentiments, au fin fond des médinas, à l’égard du « Nasrani », du « Gaouri », celui-là même qui avait été naguère combattu et chassé de céans !

Ne nous étonnons donc pas si, dans peu de temps, nous aurons droit au spectacle de la fraternité « hispano-mauresque » à la façon marocaine, et ce à l’égard de l’Espagnol aujourd’hui si arrogant et hautain !

Tel est le Marocain, entier en tout, tout-en-un !