Par Ahmed Réda Chami*

« D’abord, on dit que le Maroc a des atouts parce qu’il ne faut pas être nihiliste et parce qu’il faut reconnaître ses forces. Le Maroc a fait beaucoup de choses sur les 20 dernières années et donc partant de ces deux points de force, on dit que le Maroc peut rêver et le Maroc se doit de réaliser une ambition.

Quelle est cette ambition ? 

Il faut construire un modèle de développement dynamique qui assure une croissance forte, inclusive, durable, qui garantit l’égalité des chances, favorise l’épanouissement de l’individu et renforce ses capacités au sein d’une société prospère, solidaire et centrée sur les citoyens. Ce qui s’annonce donc ici, c’est un changement de paradigmes.

Mais avant de présenter les voies à emprunter pour la concrétisation de cette ambition, voici un tableau de la situation actuelle à travers quelques exemples :

La prospérité : La croissance, qui a été bon an mal an de 3,3% entre 2012 et 2018, est-elle suffisante ? NON. Nous avions au début des années 2000 une croissance de 3%. Quand on était au gouvernement, on s’enorgueillissait d’avoir un nouveau palier de 4%… nous sommes redescendus à 3%. Même l’intensité de l’emploi par rapport à la croissance a régressé. Pour chaque point de croissance, 38.000 emplois étaient créés dans les années 2000. Aujourd’hui, nous sommes descendus à 15.000 emplois par point de croissance. La croissance ne suffit plus par elle-même à créer de l’emploi qui va permettre aux jeunes de construire par le travail un avenir certain.

L’inclusivité des femmes : Mesdames, vous le savez, on vous aime, mais on ne vous voit pas assez. Pour diverses raisons, le taux d’activité de la femme est de 22,3%. Le taux d’emploi est encore plus bas. Le taux d’activité au Maroc est de 46%. Ce n’est pas possible de développer un pays émergeant avec 46%, car on ne peut pas faire du développement avec la moitié de la force de travail qui est exclue- Le rural est aussi exclu.

L’égalité des chances : Est-ce que l’ascenseur social fonctionne ? La réponse est non. Nous sommes tous des privilégiés dans cette salle!! Le pourcentage des cadres supérieurs dont les parents sont agriculteurs est de 3,2% seulement. Ce pourcentage est de 6,8% pour les cadres issus de familles d’ouvriers.

 – L’épanouissement et le développement des capacités : Là il faut parler des services publics dans lesquels nous ne sommes pas bons malgré les efforts. Donc c’est une double taxation pour le citoyen. Ce dernier paie à travers l’impôt le service public, et il le repaie directement aux écoles privées ou à la santé privée.

La durabilité : Sur ce volet, je vais vous parler juste de l’eau. Les experts mettent le niveau de la pénurie à 1.000 m3 par habitant et par an. Nous en sommes à moins de 600 m3 par habitant par an et nous continuons dans nos villes à voir de l’arrosage de gazon avec de l’eau potable… Tout est dit.

La solidarité : On peut parler de la retraite et de l’AMO où il y a beaucoup d’efforts. Mais quand sur 3,5 millions de retraités seulement 700.000 ont une pension de retraite, heureusement qu’il y a encore la famille. Le CESE s’est interrogé sur les faiblesses structurelles qui expliquent les constats soulevés. Six faiblesses structurelles ont été identifiées : – Les services publics- La femme- Le monde rural- Les politiques des passe-droits- Le climat des affaires– La gouvernance au niveau des politiques publiques.

Pour répondre à ces faiblesses et donc proposer un nouveau modèle de développement, le CESE a préparé un rapport qui sera remis à la commission dès qu’elle sera installée. 

Le CESE propose neuf choix classés en quatre grandes catégories.La première catégorie a été appelé, « libérez les énergies en renforçant les capacités des individus ». « Il faut enlever ces carcans qui sont des carcans mentaux qu’on a construit avec le temps, des carcans sociaux, des carcans économiques. Dans cette catégorie, quatre choix ont été retenus: 

– Le système d’éducation.

– Des services publics performants.- Un environnement garantissant une concurrence saine et régulant les avantages et la rente.

-Une transformation structurelle de l’économie où l’entrepreneuriat et l’innovation sont au centre. On parle de choc entrepreneurial. La deuxième catégorie s’intitule : « inclure les populations démunies ou souffrantes de discrimination »- La femme.

– Le monde rural. La troisième catégorie est relative à « l’équité sociale et intergénérationnelle ». 

– La solidarité.- La préservation du capital naturel.

Enfin, la dernière catégorie est celle de « la gouvernance et l’exécution ».

Pour chacun des grands choix, nous avons défini les actions les plus importantes, 180 actions au total. Voici  quelques exemples d’actions concrètes proposées :

–  Supprimer ou réduire à minima, sur 3 ans, l’interaction entre le citoyen et l’administration et entre l’entreprise et l’administration.

–  Etablir la liste de toutes les autorisations existantes et supprimer 90% de ses autorisations en les remplaçant par des cahiers de charges.

– Le choc entrepreneurial à travers la mise en place des aides permettant de créer pratiquement 50.000 TPME et 30.000 PME.

Si on doit œuvrer pour le Maroc de demain, je dirai qu’il doit être le Maroc du citoyen ANONYME. Il faut qu’on devienne un pays de citoyens anonymes. Cela veut dire que nous avons donné la possibilité à tout citoyen de renforcer ses capacités, que tout citoyen a été formé, qu’on lui a donné les moyens de s’exprimer que ce soit au niveau culturel, social ou économique,… qu’il a été accompagné pour devenir entrepreneur et créer de la richesse. Et c’est la somme de toutes les richesses de tous ces citoyens anonymes qui font la force d’un pays.

C’est de ce changement de paradigme dont je parle. C’est bien d’avoir des champions nationaux ou des acteurs connus, mais il faut qu’il y ait beaucoup plus d’entrepreneurs et de citoyens anonymes dans tous les secteurs de la société marocaine.

N.B: intervention lors de la deuxième édition de l’Université d’été de la CGEM sur le thème « L’Entrepreneuriat : Axe central de notre modèle de développement. 

Ahmed Réda Chami, Président du C.E.S.E (Conseil Economique, Social et Environnement), et ancien Ministre.