Abdessamad MOUHIEDDINE

Et voilà que tout un chacun s’improvise allègrement géostratège à propos du conflit russo-ukrainien ! Comme si la géopolitique était une science exacte ! Je ne me risquerai donc nullement sur ce terrain si glissant. Je ne peux cependant me priver d’une somme d’interrogations sur le déficit anthropologique effrayant des élites dirigeantes occidentales. 

Le monde occidental compte la plus grande concentration de sociologues, d’ethnologues, d’anthropologues et de sociopsychologues au kilomètre carré. Pourtant, la méconnaissance par les dirigeants occidentaux et leurs états-majors des peuples conquis au nom de la défense de la démocratie est ahurissante.

En Irak où l’on s’attendait bêtement à voir pavoiser le peuple, les deux guerres de 1990 et de 2003 ont fini par le revers stratégique sanglant qui a permis à l’Iran d’y installer une influence déterminante.

En Syrie où l’on a rêvé éradiquer le système Assad, l’implication occidentale a fini par l’installation musclée des Russes sur ce flanc oriental de la Méditerranée.

En Libye, les dévastations causées par la coalition franco-britannique sous la houlette de l’OTAN a ouvert le pays à la Russie via les mercenaires de Wagner. Comme c’est le cas aujourd’hui au Mali, au Soudan, au Mozambique, en République Centre Africaine etc. D’ailleurs, ce groupe de combattants à la solde de Poutine trouve sa genèse en Ukraine où il a déployé ses premières turpitudes.

Les exemples ne manquent pas de ces guerres occidentales colossales qui se sont terminées par des fiascos retentissants, comme en Afghanistan.

A dire que ces impérialismes « apparentés » à la sphère démocratique manquent cruellement de la moindre connaissance des peuples ciblés. Où sont donc passés en Occident les anthropologues, les ethnologues, les socio-historiens et les académiciens de la géostratégie ? 

 Naguère les puissances coloniales prenaient soin d’envoyer des dizaines de géographes, d’explorateurs, d’ethnologues, de monographes et autres ethnographes afin de récolter dans les contrées colonisables une connaissance fine des mœurs, des modes de vie et des traits caractéristiques des peuples ciblés. Ils s’y attelaient à l’avance, parfois plusieurs décennies avant d’entreprendre leurs conquêtes coloniales.

Que de travaux ethnologiques et anthropologiques pointus entrepris en Afrique, en Asie et ailleurs ! Ces travaux ont d’ailleurs servi aux Etats fraîchement indépendants, notamment dans les découpages territoriaux et la cadastration des territoires. L’ouvrage « Reconnaissance au Maroc » (1888) de Charles de Foucault est un exemple emblématique de ce type d’avancées exploratoires.  

Rien de tout cela n’existe en amont des assauts impérialistes survenus après la disparition de l’URSS. D’ailleurs, cette disparition était due principalement à la conquête de l’Afghanistan (1980) qui a duré dix ans et s’est achevé avec l’implosion du Glacier soviétique. Tout comme l’administration de George Bush, le régime soviétique ne se doutait pas de la complexité anthropo-territoriale et ethnoculturelle afghane. Deux conquêtes dévastatrices, deux humiliations retentissantes ! 

Aujourd’hui, à l’heure où les médias occidentaux nous bassinent avec une prétendue connaissance de la Russie, nulle trace d’un savoir crédible sur cette âme slave où la fierté côtoie un affect surdimensionné, sous le signe d’un nationalisme omnipotent ! 

Que connaissent les Etats-majors occidentaux à cette âme slave si alambiquée, si complexe et si cyclothymique dont Gogol, Tolstoï et Dostoïevski ont fait le rhizome de leurs œuvres ? Même les élites intellectuelles commettent l’erreur postulatoire d’opposer à la Russie poutinienne des schémas analytiques totalement étrangers à l’identité profonde slave. 

Cette affaire ukrainienne aura des conséquences historiques graves sur l’ensemble de l’Europe, au point que le devenir de l’Union européenne peut être à jamais compromis alors que l’ultranationalisme russe ne cèdera pas de sitôt la place à la démocratie de type occidental.

Le Maroc n’a d’autre choix que celui du « wait and see ». Ménager les USA et l’Europe tout en gardant son gentleman’s agreement actuel avec la Russie.