Par Abdessamad MOUHIEDDINE, Anthropologue et Ecrivain-journaliste

La fête de l’Aïd Lakbir constitue un trésor exploratoire pour l’anthropologue. Il y a là-dedans « à boire et à manger » pour le chercheur assoiffé de substratums de coutumes dont l’origine remonte aux premières divinités inventées et adorées par les humains sur la terre marocaine. Je n’en tire, quant à moi, que la morale du « suivisme moutonnier » qui plombe l’émergence de l’individu libre et responsable.

Dans son « Quart Livre » (chapitre VIII), François Rabelais raconte avec maestria comment le marchand Dindenault fut ridiculisé par Panurge, lequel, sur un bateau chargé de moutons, lui acheta l’un de ses bestiaux et le précipita dans la mer. Les uns après les autres, les moutons suivirent aussitôt leur congénère en se jetant dans la mer. D’où l’expression consacrée de « moutons de Panurge ». D’où nous est parvenue cette obsession

Ni les années de sécheresse, ni même la Pandémie universelle si mortelle qu’est le Covid-19 n’ont pu dissuader les familles marocaines de se saigner pour saigner chacune son mouton propre ! Une sanguinaire moutonnerie par laquelle les Marocains administrent chaque année le sacrifice de cinq à sept millions de bêtes le même jour, quasiment à la même heure !

J’évite ici de débattre du statut religieux de cette coutume qui n’est ni une obligation religieuse ni même une « tradition prophétique » liée à la personne du Prophète des Musulmans. Cette coutume issue de la légende biblique d’un sacrifice abrahamique n’est que l’alibi d’une occurrence jouissive venant du plus profond de l’âme collective. Mon propos vise exclusivement le caractère suiviste qui marque cette fête.

Dans l’ensemble de la sphère arabo-musulmane où l’emprise de l’Empire ottoman a profondément impacté les esprits et les comportements collectifs, on a fini par instaurer la cotisation entre familles, au sein d’une même rue, d’un même quartier, pour l’achat, le sacrifice et le partage d’une bête. Il n’en est rien au Maroc où l’abstention de ce rituel s’apparente à une honte, à une tare, à une « 7chouma ». Le Maroc est, en effet, le seul pays arabo-musulman où l’on s’interdit de cotiser entre voisins, où – le « m’as-tu-vu » oblige ! –  chaque famille se fait fière d’abattre une ou plusieurs bêtes. Faute de quoi, on est pointé du doigt et la maîtresse de maison risque la risée des voisines dans les palabres du hammam !

En vérité, ce comportement moutonnier habite le profil mental du Marocain, qui demeure un être communautaire ne concevant la vie qu’au pluriel. Plus qu’un réflexe, plus qu’un comportement, le suivisme moutonnier et son corollaire « m’as-tu-vu » est un authentique trait de caractère. Au Maroc, il trouve sa genèse dans la longue histoire jonchée de disettes, de famines et, surtout, d’une peur de manquer s’apparentant à une phobie de type chtonien.

En effet, la longue période de la Siba a laissé une empreinte cicatricielle indélébile au cœur de l’imaginaire collectif marocain. Cette période était caractérisée par la méfiance, la peur de manquer et les privations. De plus, même en « Bled Makhzen », ne pouvaient s’adonner aux jouissances gargantuesques où trônait la bonne chair que les notables, cheikhs, caïds et autres pachas. D’où la tendance – toujours vivace – d’assimiler la consommation de la viande à un semblant de « promotion sociale », aussi factice soit-elle, fut-ce pour un jour.

Aussi, de la même manière qu’on « harirasse » en grosses quantités pendant le Ramadan, qu’on « baghrirasse » copieusement le jour de l’Aïd Sghir, on « moutonne » à tout-va durant l’Aïd Lakbir ! « Mieux que certains et moins que certains autres », dit l’adage marocain.

Je ne suis nullement dérangé par cette fête rituelle en elle-même, d’autant qu’elle peut constituer une lumineuse occurrence de solidarité. Seul le caractère « moutonnier » – c’est le cas de le dire – qui plombe l’esprit critique et donc l’émancipation de l’individu me met mal à l’aise, en ces temps où la construction de la citoyenneté et l’accession à la modernité relèvent de l’urgence absolue.

PS : Du fait de mon déplacement au Maroc pour la présentation et la signature de mon livre « Le Maroc et sa modernité » et compte tenu des déplacements que j’y ai effectués entre Marrakech, Casablanca, Rabat…etc. je n’ai pu m’acquitter de mon engagement éditorial de « Ciel, mon mardi ! » de la semaine dernière. Toutes mes excuses à ANALYZ et à vous, mes chers lecteurs. Bonne fête et à mardi prochain, si vous le voulez bien !