Quand je te vois marcher dans les rues, je ne viens jamais vers toi, mais je te suis du regard et je te souris. On se connaît depuis toujours. Et depuis toujours, on se donne des rendez-vous auxquels on n’aime, ni toi ni moi, se rendre. Tu es trop vieille pour moi. J’aime quand tu m’accordes une danse de temps à autre, ou quand tu m’accompagnes dans mes voyages solitaires, mais ton regard me fait peur et ta peau tatouée de malheurs, m’inspire le chagrin. Je suis encore trop jeune pour toi, tu sais. Cela ne le fait pas qu’on finisse une soirée ensemble. Laisse-moi vieillir un peu, comme un bon vin. Je serai bon pour la fin…

J’entends les gens se demander qui est cette mystérieuse femme qui marche dans les rues, cachée par un foulard de soie et traversant la ville comme on traverse un désert blanc. Moi, je te reconnais de loin, par ton ombre, ton allure, ton silence et ton parfum. Je sais que ton temps est top précieux pour le passer dans des rendez-vous galants. L’amour, ce n’est pas ton truc. Tu es une femme de planning. Tu es un avion de chasse; tu donnes une seule frappe ! 

Je devais avoir cinq ou six ans lorsque tu es venue me chercher dans une froide chambre d’hôpital. Nous étions cinq personnes à essayer de survivre à l’explosion d’une bouteille de gaz. C’était une nuit d’hiver et il faisait un froid particulièrement bienfaisant pour les cinq brûlés que nous étions. Tu étais habillée en dentelle, le même foulard sur la tête, et tu avais l’air pressée, trop pressée. Mais moi, j’étais tellement cramé que tu ne m’as même pas reconnu. Tu as pris le plus petit, celui qui n’avait encore absolument rien vécu, cruelle femme que tu es ! 

Oh ma cruelle ! Après cette première rencontre inattendue avec toi, il m’a fallu plusieurs saisons pour retrouver un usage normal de ma bouche et de mes pieds, et plusieurs années pour me refaire une peau neuve, et surtout pour me remettre des images apocalyptiques du feu qui m’avait complètement brûlé. La vie n’était certainement pas plus forte que toi. Ce n’était pas mon heure, et puis c’est tout.   

Franchement, tu aurais dû prendre le temps de vérifier. Je t’aurais suivi volontiers. Car tu m’aurais évité une enfance où, plusieurs fois, je me suis retrouvé à marcher les chaussures trouées, à faire le berger et à voyager plutôt dans mes rêves que dans le pays. Certes,je ne mangeais pas des soupes froides, heureusement. Mais un enfant, ça voyage, ça joue et ça ne travaille pas le long de l’été ! 

Quand je dis à des amis que très jeune, j’ai fait le voyage du feu, ils en rigolent. Ils croient qu’en allumant une cigarette, je me suis fait brûler un doigt !

Tu m’as foutu la paix pendant au moins une trentaine d’année après. Certes, il nous arrive de nous croiser sur une autoroute ou par suite d’une méchante intoxication, mais rien de si grave. Juste des petits clins d’œil pour me rappeler que tu es là, que tu existes et que tu n’es pas le genre de femme qu’on pourrait oublier avec un revers de la main. Oui, je m’endors souvent au volant et cela ne m’empêche pas de rouler à une vitesse démente parfois.

Je te vois assise à côté de moi à me raconter ta vie et à me parler des gens que tu envoies au ciel et de ceux que tu jettes aux chiens et aux enfers. Devrais-je t’avouer que, par moments, j’apprécie ta compagnie, au point de poser ma main sur la tienne et de m’approcher de toi, comme pour t’embrasser ?

Même le jours où des imbéciles ont ordonné ma mort à leurs loups solitaires, je me suis moqué de leur connerie de fatwa. Car, je savais que tu m’aimais tellement que tu ne laisseras jamais quelqu’un d’autre me faire l’humiliation de porter un blouson et de me mettre à genoux. Tu t’occuperas personnellement de moi, d’une manière digne de notre respect mutuel et de notre amitié de longue date. Si c’est nécessaire, je préfère que tu viennes, toute belle, dans une nuit d’amour ou dans un profond sommeil dont je ne me réveillerai pas. 

Ton amitié me protège, de toi. Tu m’as laissé le temps de grandir et de faire le voyage de l’amour et de la vie. Tu m’as poussé au-delà de mes rêves d’enfant et tu as compensé la privation de jadis par des succès auxquels je ne me suis jamais attendu. J’ai fait la vie en long et en large en vivant chaque moment comme si c’était le dernier qu’il me reste à vivre. Et lorsque je sors d’un amour ou qu’il arrive à une femme de me quitter, je suis rarement triste et au fond de moi-même, je te remercie de m’avoir donné le temps et la chance d’aimer, d’être aimé. Je me réjouis de l’idée qu’aucune fin ne puisse être aussi tragique que Toi !

Toutefois, plus le temps passe, plus j’ai la soif de vivre…

Cela m’inquiète, un peu. Car tu ne cesses de me tourner autour ces derniers temps. Tu ne prends plus que des vieux qui ont, de toute façon, appris à t’attendre comme la dernière épousée. Tu as pris certains bons amis. Tu as fait pleurer leurs enfants. Et j’avoue qu’il m’arrive de trouver tes traces sur ma table, dans mes livres et dans les tiroirs de mon placard.

Comme une salope, tu te glisses dans mon lit sans y être invitée. Tu t’infiltres dans mon sommeil et tu te faufiles entre mes rêves et cauchemars. Je sens le passage de tes mains sur mon cou et sur mon cœur. Je me réveille plusieurs fois dans la nuit. A quoi tu joues, dis-moi ?

Les gens qui se demandent qui est cette mystérieuse femme qui marche dans les rues, ne te connaissent pas. Moi, je te connais. Et je leur dirai dorénavant : cette femme, c’est la mort !