Zakaria Kadiri, ingénieur agronome et professeur en sociologie à l’Université Hassan II de Casablanca, analyse les enjeux auxquels fait face l’agriculture marocaine dans un monde en pleine mutation.

Le débat sur l’autosuffisance et la sécurité alimentaire ressurgit avec la crise sanitaire du Covid-19. Les citoyens s’en soucient, le gouvernement visiblement aussi. Le ministre de l’Agriculture, Aziz Akhannouch, a rappelé que l’orientation vers les céréales fera perdre à l’agriculture marocaine une valeur ajoutée de 20 milliards de DH par an. Que pensez-vous du fait de privilégier l’approvisionnement en céréales à l’étranger au lieu d’encourager la culture des céréales nationales ? Quels sont les tenants et aboutissants d’une stratégie axée sur l’importation des céréales dans un pays où la filière céréalière revêt une importance sociale cruciale ?

Il y a deux éléments importants et fortement associés mais à distinguer pour mieux les situer. Le premier est la place qu’occupent les céréales dans l’agriculture marocaine et la voie de son import. Le second est le lien avec l’irrigation. Dans les deux cas, la recherche scientifique au Maroc, aussi bien en sciences agronomiques qu’en sciences sociales, a un cumul important qui nous permet de tirer plusieurs éléments. D’une part, la céréaliculture revêt une importance cruciale pour l’agriculture familiale. Cette dernière représente le fondement de l’agriculture marocaine. Pour la famille agricole, pratiquer les céréales ne correspond pas seulement à un revenu, c’est aussi une sécurité alimentaire pour la famille pour faire face à une crise de sécheresse, à un problème de commercialisation lié au marché national ou celui de l’export notamment pour les autres productions au sein de l’exploitation; sans parler de la place des céréales dans les rotations agricoles et du lien très fort avec l’élevage notamment pour garantir la paille, voire pour l’ouverture des champs après les moissons pour le petit bétail. D’ailleurs, si on veut pousser davantage ce raisonnement, on pourrait qualifier cela de pratique agroécologique conciliant production et respect d’une écologie locale. Aujourd’hui, ce modèle est au centre de débats scientifiques au niveau international.

Du coup, même si les céréales ne permettent pas une rentabilité financière visible, elles sont d’une importance capitale pour beaucoup de familles agricoles. Une exploitation agricole familiale n’est pas une entreprise au sens classique du terme pour la penser qu’à travers le revenu. Bref, penser les céréales c’est penser tout cela comme un système de fonctionnement, un système de vie et de résilience.  

Pour la question de la substitution des céréales par d’autres cultures dites à haute valeur ajoutée dans les périmètres irrigués, je rappellerai ici que les diagnostics agraires réalisés depuis une quarantaine d’années montrent que pratiquer les céréales dans un périmètre irrigué est une stratégie de l’agriculteur pour sécuriser une irrigation d’appoint en cas de manque de pluie ; il ne s’agit pas d’une pratique d’irrigation toute l’année. Du coup, substituer les céréales par d’autres cultures irriguées n’est qu’à moitié vrai dans les périmètres irrigués car l’agriculteur ne va pas leur allouer l’irrigation tel qu’il le fera pour d’autres cultures. Certes, la pratique du blé tendre sous goutte-à-goutte est déjà en place dans le Souss par exemple, mais les rendements sont beaucoup plus importants et cette pratique n’est pas représentable de ce qu’on voit ailleurs.

La question des céréales, évoquée dans le débat public, nous interpelle sur la sécurité alimentaire. Il me semble que le contexte du Covid-19 n’a fait qu’affirmer certaines analyses sur le risque de l’exposition à des marchés internationaux de denrées alimentaires qui sont tributaires de contextes épidémiques et politiques, voire nationalistes de certains pays. Des efforts importants en termes de politiques publiques ont porté leur résultat pour la satisfaction des besoins pour certains produits, voire l’export pour d’autres moyennant une stratégie d’intensification. Mais si hier, on pouvait acheter le blé à prix raisonnable qui ramenait à dire : pourquoi en produire si on peut l’avoir à faible prix ; aujourd’hui il faut être très prudent, car la fonction de nourrir le pays devra infléchir notre manière de penser la rentabilité économique en plaçant l’écologie, la sécurité, voire la souveraineté alimentaire au centre de nos préoccupations. Dans les habitudes alimentaires, le plat du Maroc est tributaire du blé/pain et rien ne dit que cela changera demain. Il faudra donc agir en conséquence et sécuriser au maximum « ce plat ».

La pandémie du Covid-19 a presque détourné notre attention du problème de stress hydrique auquel le Maroc est confronté. Nous savons que les ressources en eau sont limitées et que nous sommes en train de perdre la durabilité de l’agriculture en détruisant ces ressources insubstituables. Comment peut-on aujourd’hui sortir du dilemme : production régulière « hydrivore » destinée à l’exportation / préservation des ressources naturelles du pays ?

D’abord le stress hydrique, on le vit ! Ce n’est pas le futur, c’est maintenant. Aujourd’hui encore, la réalité est telle que certaines oasis sont pratiquement à sec ; une plaine comme le Souss, le cœur des exportations agricoles du pays, se trouvent face à un déficit important et où l’expérience d’épuisement de la nappe a déjà été vécue à El Guerdane ; on a dû y mobiliser les eaux du barrage d’Aoulouz pour la sauvegarder, mais cette solution ne devrait pas être systématique car les effets du changement climatique montrent qu’on ne peut compter à l’infini sur des eaux de pluies qui se feront de plus en plus rares. La voie de mobilisation des eaux alternatives est adoptée par les politiques publiques pour premièrement déstaliniser l’eau de mer, mais cela coûte très cher pour que tout type d’exploitation agricole supporte le prix d’eau, deuxièmement réutiliser les eaux usées après traitement et qui devra prendre du temps pour travailler sur les perceptions et sur la mise en place des projets collectifs de réutilisation.

Il reste donc un point focal dans les politiques publiques qui devraient prendre en compte le stress hydrique et la rareté de la ressource. Éventuellement sur deux niveaux.

Le premier est de réfléchir autrement que par les mécanismes d’appui standardisés. Par exemple, on ne peut subventionner des cultures comme vous les avez qualifié d’« hydrivore » de la même façon sur le territoire national et indépendamment des caractéristiques agroécologiques de chaque territoire et de chaque région. Il devient très urgent de penser aux mécanismes de subventions qui tiennent en compte le degré de disponibilité de la ressource. Pour cela, il faut qu’on arrive à territorialiser les mécanismes d’appui selon la culture par région et selon les caractéristiques agroécologiques.

Le second niveau est la reconsidération de l’agriculture pluviale qui, jusque-là, n’a bénéficié qu’à la marge des stratégies agricoles en promouvant quelques produits-niches de terroirs, pourtant elle correspond à environ 83% de la SAU. Là aussi, il ne faudrait pas réfléchir cette agriculture pluviale qu’à travers sa rentabilité économique quoiqu’elle est aussi importante. L’agriculture dans les zones pluviales est le type même d’un modèle qui devrait être basé sur la multifonctionnalité de l’agriculture comme : source de pratique des sols contre la désertification, d’entretien des paysages, de maintien d’une population que si elle quitte le rural, faute de politiques adaptées, nous ramèneraient dans le moyen terme à faire face à des problèmes beaucoup plus graves que la seule considération de l’exode dans les villes.

Que pouvons-nous apprendre de la pandémie Covid-19 quant à l’agriculture et le monde rural ?

Dès le lancement des mesures du confinement c’est la fonction « nourrir la nation » qui a pris le dessus des autres « fonctionnalités » de l’agriculture telle que l’export, voire même le dessus sur le nombre important d’emplois liés à l’agriculture. Nourrir par l’agriculture s’est avéré plus important que toute autre chose. Le gouvernement n’a cessé de rappeler à chaque prise de parole que toutes les mesures sont garanties pour approvisionner les marocains en produits alimentaires et cela devraient nous confirmer nos propriétés : notre rapport à la nourriture dans sa disponibilité et sa qualité et donc notre rapport à la terre, à l’écologie et à la nature de façon générale.

Par ailleurs, et dès le lancement des mesures de confinement, nous assistons à un retour des jeunes dans leurs familles et leurs villages d’origine. Ce retour forcé ne s’est pas fait sans douleur car beaucoup de jeunes ont perdu leurs emplois. Les enquêtes que nous avons menées notamment dans les oasis et dans le Haut Atlas nous confirment que la famille paysanne demeure un recours principal contre la crise et l’incertitude de manière générale. Là aussi c’est une autre facette du rôle que joue l’agriculture familiale.  En somme, si aujourd’hui on devrait infléchir le modèle de développement agricole et rural, c’est en mettant l’agriculture familiale au centre de ce modèle et pas uniquement comme un problème à résoudre.

Propos recueillis par Habiba El Mazouni