En ce dernier vendredi du printemps, j’aurais bien voulu vous parler de quelque chose de rigolo comme, par exemple, du temps qui joue au yo-yo, de notre équipe nationale de foot qui s’incline devant celle d’un pays pas plus grand que Sidi Bennour, du retour progressif mais si lent à la vie dite normale, après un ramadan peu ragoûtant, et pas qu’au niveau de notre petit écran, de notre gouvernement qui n’arrête pas de gesticuler en faisant du sur place, de certains politiciens moralisateurs qui ne cessent pas de donner des coups de pied à la morale, bref, autant de sujets propices à la dérision stressée et à la satire nerveuse.

Au lieu de cela, je me sens obligé de traiter d’un sujet qui a été traité mille fois, par moi et par tant d’autres, un sujet qui, à chaque fois qu’on le chasse, il revient en force, et s’impose comme le sujet du jour, du mois, de l’année, de l’éternité : l’école et la scolarité.

Par quoi commencer ?

Je vais commencer par les vidéos qui circulent ces derniers temps, au bureau, dans les usines, sur des terrasses de café, bref, partout, dans de grands fou-rires bruyants. Que voit-on et qu’entend-t-on dans ces vidéos ? Rien de bien transcendant. Ceux qui les partagent, et, bien entendu, ceux qui les ont filmées et et qui les ont diffusées, veulent nous amuser et nous faire rigoler. Je ne sais pas pour vous, mais moi, ça ne m’a pas fait rire du tout. 

Comment peut-on rigoler en voyant des jeunes lycéens, à la sortie de l’examen du bac, parler des sujets qu’on leur a donnés, comme de ridicules devinettes. On dirait des gamins de 5 ou 6 ans qui n’ont jamais été à l’école de leur vie. Ils en rigolent eux-mêmes. D’ailleurs, à les voir et à les entendre parler, on ne dirait pas du tout qu’on a affaire à des élèves qui ont passé plus de 10 ans sur des bancs scolaires, sans parler de la période préscolaire, si période préscolaire il y a eu. 

C’est dramatique, c’est tragique. C’est catastrophique. Et, Mon Dieu, quel langage ! Et, tiens, quelle langue ! Ce n’est ni de l’arabe, ni du français, mais juste ce que les colons et les néo-colons appelaient, très péjorativement, le charabia. Ça, c’est au niveau de la forme. Quant au fond, n’en parlons pas. Ou plutôt, parlons-en.

Quand j’ai entendu ce jeune homme, d’ailleurs plutôt beau gosse et plutôt propre sur lui, donc, pas forcément un « démuni », dire sans rougir qu’il n’a « rien à faire du français » car «  c’est la langue des mécréants », là, j’ai compris que les « fondamentalistes », qu’on a élus « démocratiquement », sont arrivés à leur but : nous faire toucher le fond, et je suis sûr, si on les laisse faire, ils vont nous enfoncer encore plus bas.

Vous allez peut-être me dire que toutes ces images ne sont pas représentatives, et qu’il y a des élèves bien plus futés que ces spécimen choisis pour nous faire marrer. Bien sûr qu’il n’y a pas que ceux-là. Je le sais parce que j’ai autour de moi, des enfants et des jeunes bien plus brillants que ces pauvres « cancres » qui ne sont même pas paumés car même pas conscients du niveau auquel ils sont descendus.

Oui, je le sais, parce que j’ai des neveux, des cousins, des voisins, sans parler de mes propres enfants, et qui ne sont pas du tout comme « ceux-là ». Je vous jure que ma petite fille, qui n’a que 3 ans et demi, parle mieux le français que ces jeunes de 17 ou 18 ans. Ce n’est pas pour frimer ou pour prétendre que j’enfante des génies, loin de moi cette infamie. Je voudrais juste vous dire que quand on a les moyens, on peut devenir bon en langues et bon en tout. C’est un constat amer, mais indiscutable. 

Quand j’ai lu hier un article sur le coût de l’école au Maroc, j’ai été révolté. Imaginez qu’un élève du privé paye sa scolarité entre 10 à 15 fois plus qu’un élève du public. Et ce n’est qu’une moyenne. Non, l’école publique n’est pas bon marché, elle est au rabais. C’est cette école qui a fait la gloire des générations dans le passé, qui donne aujourd’hui ces images horribles de ces vidéos lamentables.

Il faut arrêter de nous mentir : aujourd’hui, au Maroc, l’école est devenue une école de classes. Ceux qui ont les moyens envoient leurs enfants dans les écoles privées, marocaines ou étrangères, et réussissent à en faire d’eux plus ou moins ce qu’ils veulent. Quant aux autres, les moins nantis et les plus démunis, ils les mettent à l’école publique, par défaut et non par choix. Résultat : ces terribles vidéos. Des enfants qui ne vont ni très loin ni très haut. 
Le plus dramatique c’est que ces derniers – sans jeu de mots – constituent la grande majorité de ce pays.

Où va-t-on aller avec tout cela ? Je me le demande.

J’aime beaucoup mon pays, qui est vraiment un très beau pays, mais j’ai vraiment peur pour lui. J’ai vraiment peur pour nous.

Alors, comme je ne peux rien faire d’autre aujourd’hui, alors, moi l’impie, je vais prier pour lui.

En attendant que tout cela change un jour, je vous dis très bonne semaine et au prochain vendredi, tout est dit.

Mohamed LaroussiExpert et Enseignant de la Communication stratégique. Il est aussi écrivain et auteurs de plusieurs livres dont « Marx est mort, mon amour« . Co-fondateur de la plateforme Analyz.ma