“Cher voisin

En ce jour de Noël, fête de la fraternité et de la paix, je t’écris cette lettre que tu liras peut-être même si, en fait, elle ne t’est pas adressée à toi tout seul, mais, à travers toi, a beaucoup de monde, d’ici et d’ailleurs.
Je t’écris cette lettre, ouverte en plus, alors que j’aurais pu la déposer dans ta boite aux lettres, ou bien juste de frapper à ta porte et te la donner en mains propres.  

Comme tu le sais, si je ne l’ai pas fait, c’est que tout simplement nous sommes fâchés, toi et moi, depuis de longues années, à cause d’une dispute qui n’était pas une simple altercation entre voisins, comme il en arrive tout le temps, mais d’une véritable querelle qui est passée par le tribunal et qui a même fait la Une de la presse.
Tu te rappelles nos engueulades et même nos empoignades, quand, profitant de mon absence loin du Maroc, de ton poste de syndic élu et de voisins trop conciliants ou pas toujours présents, tu as décidé d’agrandir ton appartement en construisant carrément un autre. Tu semblais être convaincu de ton plein droit de le faire – en tout cas c’est que tu avais voulu nous faire croire – puisque tu allais construire au-dessus de ton propre appartement, qui se trouvait au dernier étage de notre résidence. Sauf que ce que tu semblais feindre d’oublier que l’espace en question appartenait, et appartient toujours, collectivement, à toute une communauté, celle qu’on appelle très justement des “co-propriétaires”. Autrement dit, ton droit de propriété se limite très précisément à ce qui est mentionné sur ton titre de propriété, rien de plus, rien de moins. Tout le reste, y compris ce que tu as dessus de ton toit, appartient à tous, et donc pas seulement pas à toi.
Tout ce raisonnement et toute cette logique, tu refusais de les assimiler et même de les entendre. Tu as continué ton projet de construction au vu et au su de tout le voisinage, et même des responsables de la commune, située à quelques dizaines de mètres de notre résidence, auxquels, du haut de leur bâtiment administratif, j’avais montré de visu tes travaux d’agrandissement et fait entendre leurs bruits. 

Le lendemain de cette visite à la commune, probablement encouragé par tes amis, nos “élus”, tu as coulé la dalle de ton nouvel appartement. On appelle ça : la mise au pied du mur.

Je n’oublierai jamais le jour où, en pleine réunion du syndic, tu as sorti un gros billet de banque que tu as déposé violemment sur la table, avec la photo du souverain bien en vue, en criant : “tant qu’il y a celui-là, personne n’osera toucher à moi !”. J’avais très vite compris le sens de ton geste avec lequel tu voulais provoquer chez moi, devant témoins, une réaction impulsive qui aurait pu me coûter cher. Mais j’ai été plus malin que toi en la retournant contre toi, te répliquant que je connaissais bien tes méthodes de graissage de pattes.
Suite à cela, j’avais commencé mon parcours du combattant, en adressant un courrier à tous les responsables de la ville. Du Président de notre commune, au Wali, en passant par le maire et le gouverneur, sans oublier la gouverneure-patronne, à l’époque, de l’Agence Urbaine. Au fur et à mesure de l’avancement du chantier, j’envoyais des lettres à tout ce beau monde, avec photos à l’appui, sans que personne ne daigne réagir ni juste accuser réception de mes correspondances. 

Excédé, j’ai fini par en informer une grande amie journaliste, qui se reconnaitra, qui dirige un grand journal économique. Après m’avoir bien écouté et bien étudié mes documents, elle avait aussitôt décidé de publier tout un dossier sur “La construction clandestine”, incluant mon cas, avec photos, qui, lui, relevait plus de l’illégalité que de la clandestinité. 

Et là, comme par hasard, le lendemain de la publication de ce dossier, je reçois enfin une lettre de M. Le Gouverneur et une autre de Mme la Gouverneure, m’informant de la réception de ma lettre – quelle grande découverte ! – et de leur décision d’adresser un courrier au concerné pour lui demander de “se conformer à la loi” – quelle grande audace ! 

Plus de 10 ans plus tard, cher voisin, tu es toujours confortablement installé dans ton beau duplex, et tant mieux pour toi. On peut appeler cela du réalisme ou du pragmatisme. Parce que je dois reconnaitre qu’au fil des années, j’ai appris à accepter le fait accompli, et même à oublier. Mais oublier, ce n’est pas pardonner. Oublier, ce n’est pas effacer de la mémoire. Oublier ce n’est pas disculper.
Toi et moi, nous ne parlons plus depuis des années. Parfois, quand on se croise à la porte de la résidence ou bien devant l’ascenseur, je te salue, même si tu ne me le rends pas toujours, pour ne pas dire jamais. Cela ne m’empêche pas de continuer de te saluer, toi, ton épouse et tes enfants. Il m’arrive même parfois de vous allumer la lumière des escaliers le jour de Shabbat, sachant que vous n’avez pas le droit de le faire vous-mêmes. 

Au fond, vois-tu, nous sommes et nous allons rester voisins. Et entre voisins, de même religion ou pas, de même nationalité ou pas, nous ne sommes pas obligés de nous aimer ou de nous apprécier, mais nous devons nous respecter les uns les autres, en respectant les droits des uns et des autres, sans que chacun de nous, ni toi, ni moi, ni aucun de nos voisins communs d’ailleurs, ne doit se croire supérieur aux autres.
Au plaisir d’une cohabitation plus respectueuse et plus sereine ”
Ton voisin musulman du dessous.

(Je dois préciser que mises à part quelques omissions involontaires, cette histoire est totalement authentique et véridique, mais toute ressemblance etc. etc. etc.)

Je n’ai plus maintenant qu’à vous souhaiter un très bon weekend, un très joyeux Noël, une très bonne nouvelle année avec plein de santé, de joie et de bonheur, et je vous dis à la semaine prochaine pour un autre vendredi, tout est dit. 

Mohamed LaroussiExpert et Enseignant de la Communication stratégique. Il est aussi écrivain et auteurs de plusieurs livres dont « Marx est mort, mon amour« . Co-fondateur de la plateforme Analyz.ma