Je ne vais rien vous apprendre si je vous disais que nous sommes à l’heure des bilans positifs et positivistes, des regards rétrospectifs élogieux du passé, des prévisions prospectifs mielleux de l’avenir, bref, nous vivons des moments euphoriques comme nous n’en avons pas vécus depuis bien longtemps. 

Tout le monde ou presque a pris son smartphone, sa tablette, son ordi, ou son vieux stylo, d’autres ont emprunté ou arraché un micro, et tout cela pour écrire en très gros ou crier très haut, la chance et le bonheur que nous avons à vivre dans ce pays béni de Dieu, de ses Saints et de leurs descendants..

Loin de moi l’idée de gâcher cette fête si belle et si légitime, ni de remettre en doute tous ces sentiments de ravissement et d’enchantement collectifs. D’ailleurs je serais vraiment malhonnête si je ne partageais pas ces sentiments souvent sincères. 

En effet, sans tomber dans l’unanimisme béatifiant ou les consensus bêtifiants, personne ne pourrait nier que les deux dernières décennies ont marqué une rupture quasi absolue avec le passé, et que presque plus rien ne ressemble à ce que nous avons connu auparavant. 

Même si personnellement j’ai eu beaucoup de chance dans ma vie, notamment durant ces les sombres années dites de plomb, je fais partie d’une génération qui a souffert dans sa chair et dont une bonne partie a payé très très cher sa solidarité agissante avec les couches populaires écrasées à l’époque, et son engagement ferme pour un Maroc plus juste, plus égalitaire, plus moderne, bref, plus démocratique. 

Or, aujourd’hui, et depuis déjà plusieurs années, pratiquement plus personne n’est réellement inquiété ni pour ses idées d’opposition ni même pour ses activités anti-pouvoir. Elle est si loin cette époque noire où l’on arrêtait,  l’on emprisonnait et l’on torturait  les gens pour un tract qu’on trouvait subversif, un livre qu’on estimait révolutionnaire ou juste sur la base d’une photo dans un petit attroupement ou une petite manifestation. 
Ne serait-ce que pour cela, nous devons nous estimer comme le peuple le plus heureux et le plus chanceux. 

Je ne vais pas non plus nier mon plaisir, ni faire la fine bouche devant tant de réalisations grandioses et de tout genre, que ce soit au niveau des infrastructures – routes, autoroutes, ports, aéroports etc – ou en termes de logistique et technologie  – tram, LGV,  ponts, trémies, promenades etc… 

D’ailleurs, tout cela, justement, tout le monde ou presque n’arrête pas d’en faire les louanges et ils ont mille fois raison. 

Oui, mais, tout cela ne doit pas nous empêcher de voir, ni de faire voir à tous ceux et à toutes celles qui ne veulent pas voir les immenses dysfonctionnements dans les nombreux et innombrables milieux et secteurs dans notre pays, et la très grave fracture sociale qui en découle. 
Il ne faut pas que notre si beau pays ressemble à ces vitrines belles, illuminées et attirantes, mais dès que nous y pénétrons, notre déception est sans limite. 

C’est bien et c’est même nécessaire de citer tous les acquis, de mettre en avant toutes les réalisations, de louer toutes les performances et tous les défis relevés et réussis, mais nous ne devons pas fermer les yeux ni nous taire sur tout ce qui n’est pas bon, tout ce qui est mal fait, et tout ce qui reste à faire, et à bien faire.

Quand on voit et quand on vit tous les problèmes gigantesques dont souffre encore notre santé, notre justice et notre enseignement, notre urbanisme et notre habitat  – pour ne citer que ces 4 grands secteurs primordiaux – il serait lâche et criminel de notre part de ne pas en parler et de ne pas demander pour qu’ils soient pris sérieusement  à bras le corps par tous nos responsables et par tous nos élus.

Et ils ne seront vraiment pris sérieusement à bras le corps par eux que si, nous, c’est-à-dire notre peuple souvent silencieux et fataliste, notre élite souvent endormie et attentiste, et notre classe politique souvent amorphe et opportuniste, ne poussons pas une grande et longue gueulante et ne plus la lâcher non pas qu’après totale satisfaction, mais juste qu’après totale prise en compte.

Dans le cas contraire, nous risquons de perdre, justement et néanmoins très stupidement, tout ce que nous avons gagné jusque-là. 

En un mot comme en cent mille, ill faut applaudir quand ça va, mais il faut siffler quand ça ne va pas.  

Alors, vous savez ce qu’il nous reste à faire ? 

En attendant, je vous souhaite un très bon week-end et vous dis à la semaine prochaine pour un autre vendredi, tout est dit. 

Mohamed LaroussiExpert et Enseignant de la Communication stratégique. Il est aussi écrivain et auteurs de plusieurs livres dont « Marx est mort, mon amour« . Co-fondateur de la plateforme Analyz.ma