J’aurais tant voulu pousser des cris de joie puisque la fin du confinement tant attendue vient enfin d’être décrétée.  

Je ne crie pas de joie, non pas par esprit de contradiction, mais parce que je sens remonter certains doutes que j’avais avant et que je pensais à avoir effacés.

Vous allez me trouver bien naïf, mais je croyais vraiment que ce satané virus allait changer notre pays. 

Étant donné tout ce qui a été fait pour préserver notre santé et nous garder en vie, on  ne pouvait qu’être persuadé que le Maroc allait bientôt gagner le titre du Plus Futé Pays du Monde. 

N’avons-nous pas été, comme cela a été rapporté des millions de fois, y compris ici, sinon le premier pays, du moins un des premiers à avoir pris le taureau par les cornes et Corona par la couronne ? N’avons-nous pas été félicités et applaudis par presque le monde entier, y compris par certains qui nous prenaient pour des farfelus, voire pour des voyous ? 

Mais, alors, me demanderiez-vous, où serait le problème ? 

Je vais essayer de vous expliquer.

Au début, on nous disait que le Maroc avait choisi la voie de la sagesse, celle qui met l’humain, donc la Marocaine et le Marocain, au-dessus de toute autre considération. L’économie, les finances,, l’emploi, la croissance…, tout ça, n’a aucune importance. 

C’est la santé, d’abord. Pour le reste, on verra après.. 

Les chiffres zigzaguaient un peu, tanguaient parfois, mais restaient bien en deçà de ce qui se passait ailleurs. Les gens étaient un peu tristes et un peu nerveux à cause, en autres, de l’interdiction presque totale de sorties et de l’interruption presque générale de rentrées, mais tous prenaient cela avec fatalisme et résignation. 

Et plus les chiffres baissaient, et plus on espérait sortir, pour nous en sortir. 

En tout cas, tout semblait être bien réglé et bien fonctionner au point que le jour de la libération a fini par être annoncé. Nous étions heureux d’être restés en vie et impatients de retrouver nos habitudes et nos envies. 

Mais, presque à la veille de la date fatidique de l’ouverture des portes, on a vu bondir d’une manière spectaculaire les chiffres des cas positifs, et on a appris avec stupeur que des foyers avaient surgi un peu partout, pour des raisons que nous croyions complètement maitrisées. 

Alors, en entendant cela, que devrions-nous redouter ? 
Bien sûr, une remise en cause de la décision du dé-confinement, ou, au moins, son report à des jours plus glorieux. 

Et bien, non. La date tant attendue est maintenue comme si de rien n’était. Pourtant, jour après jour, des chiffres affreusement élevés tombent, et sont présentés chaque soir par les mêmes voix autorisées, avec la même monotone intonation. 

Et puis, est arrivé le jour J. J, comme jeudi, J comme joyeux, J comme jeu.
Ce jeudi-là, donc hier, j‘ai décidé de sortir me  balader un peu, d’abord pour profiter de ce premier jour officiel de sortie, et ensuite, pour voir comment il était accueilli par mes concitoyennes et concitoyens, malgré les chiffres alarmants non cités plus haut. 

J’ai été ahuri de voir comment la plupart était dans le déni total, oubliant ou feignant d’oublier ces chiffres pourtant ahurissants, préférant se focaliser sur le bon côté du dé-confinement décidé. 

Les gens étaient partout, en grand nombre et tout sourire. Ils étaient les uns à côté à côté des autres, parfois les uns sur les autres, et, surtout, pour la plupart, sans masque, donc sans protection. Le dé-confinement dans sa transparence.

Et le soir de ce fameux jeudi, je décide regarder la télé, une de nos chaines dites publiques, ces chaines boudées, d’une manière souvent snobe et ostentatoire, par nos élites ou plutôt celles considérées comme telles. 

Et qu’est-ce que je découvre ? Le contraire de ce que j’avais vu de visu durant toute la journée. C’est simple : pendant 34 mn, montre en main, c’était reportage sur reportage sur le “très bon accueil du dé-confinement” par le peuple en liesse, et “le respect strict et rigoureux” des mesures barrières. Et pour preuves, des dizaines d’images montrant le peuple heureux et satisfait, et des dizaines de témoignages de citoyennes et de citoyens, avec des masques jusqu’aux bas des yeux, y compris sur les plages, récitant spontanément les mêmes phrases auto-moralisatrices et d’auto-satisfaction. 

Pas un seul mot sur les chiffres incendiaires des derniers jours. 
Et ce n’est qu’à la 35ème minute, qu’on nous apprend ce que nous savions déjà, à savoir les lourds chiffes de la journée, à travers la voix monotone de la dame voilée et masquée, dont on ne connaitra jamais le visage puisqu’il n’y aura plus de “conférence de presse quotidienne du ministère de la santé” qui sera désormais remplacée par “une dépêche de la MAP”. 

Les chiffres montent en flèche, et on va se contenter d’une dépêche !!! 

Je ne voudrais pas m’éterniser sur ce point, mais j’ai bien peur qu’on ait déjà changé de cap : l’humain, d’abord, c’était avant. Dorénavant, c’est la reprise. Pour le reste, on verra. 

Permettez-moi quand même de vous souhaiter un bon week-end, et vous dire à la semaine prochaine pour un autre vendredi, tout est dit. 

Mohamed LaroussiExpert et Enseignant de la Communication stratégique. Il est aussi écrivain et auteurs de plusieurs livres dont « Marx est mort, mon amour« . Co-fondateur de la plateforme Analyz.ma