Le sujet que je vais aborder aujourd’hui est si grave, si tragique et si interpellant que je ne pouvais pas en faire l’impasse. L’ignorer et ne pas en parler pourrait signifier qu’il ne me toucherait pas ou ne me concernerait pas, ce qui est loin d’être le cas, ou bien qu’il serait trop sensible et donc qu’il vaudrait mieux l’éviter, ce qui n’est pas du tout ma culture. Toutefois, je vais essayer de prendre toutes les précautions possibles, justement, pour tenir compte de toutes les sensibilités. 

En vérité, ce n’est pas la première fois que je m’aventure sur ce terrain on ne peut plus périlleux, même lorsque la plupart des personnes prétendument éclairées doivent prendre la parole dans ces circonstances si perturbées et si douloureuses, mais restent muettes comme des carpes. 

Je l’ai fait plusieurs fois, et les toutes dernières fois étaient au lendemain des attentas meurtriers de Paris de 2015, dont celui de Charlie Hebdo. 

Dans une tribune libre que j’avais signée à l’époque et que je n’avais pas hésité à titrer : “ Si c’est ça l’Islam, je ne suis pas musulman”, j’avais eu droit à un grand mouvement de sympathie et de soutien, surtout de l’étranger, mais aussi à plusieurs sermons et réprimandes, surtout de mon pays. Cinq ans après, et vu ce qui vient d’arriver et risque, hélas, encore d’arriver, je persiste et réitère aussi bien le fond que la forme de cette tribune. 

Pour revenir à l’attentat contre Charlie Hebdo et l’assassinat froidement de plusieurs de ses journalistes et collaborateurs, là aussi, je n’avais eu aucune hésitation à proclamer, comme des millions à travers le monde, que “Je suis Charlie”, en rappelant que ce journal satirique, quoi qu’on puisse en dire aujourd’hui, a été la première gifle et la première grande leçon de libertés que j’avais reçues dès mon arrivée comme jeune étudiant en France au début des années 70. Dois-je rappeler que je venais d’un pays où, à cette époque, le sacré et le blasphème avaient d’autres visages et d’autres critères, et je pense je n’ai pas besoin de vous faire de dessins.

Si je me remémore tout cela, c’est notamment pour interpeller tous ceux et toutes celles qui nous martèlent que “la liberté des uns devrait s’arrêter là où commence celle des autres”. Je crois que c’est bien avec cette définition si primaire et si puérile et avec son interprétation au premier degré qu’on avait arrêté, emprisonné, torturé et même parfois tué des milliers de militants – ou pas – à travers le monde et qui n’avaient souvent pour seul tort que d’avoir exprimé des opinions et des idées qui ne plaisaient pas aux pouvoirs en place, ou juste usé de leur liberté naturelle, la plupart du temps, le plus pacifiquement du monde, de protester contre des abus que ces mêmes pouvoirs prenaient la liberté d’en faire un moyen systématisé de pouvoir.

Le récent communiqué de notre Ministère des Affaires Étrangères a donné une dimension nouvelle encore plus précise de cette définition en déclarant très solennellement que « la liberté des uns s’arrête là où commence la liberté et les croyances des autres ».   

Ah bon ? Chiche ! Moi, je suis d’accord. Mais encore faut-il que nos gouvernants, en particulier ceux qui se sont succédés durant les dernières décennies du siècle dernier, et même au début du siècle en cours, fassent leur autocritique publiquement. 

Q’ont-ils fait toutes ces années-là sinon porter atteinte, justement, à cette interprétation qui se voudrait respectueuse des “croyances des autres” ?

Que de répression contre combien de Marocains et de Marocaines qui avaient des croyances qui ne plaisaient pas beaucoup aux responsables d’une certaine époque !

Bon. On va dire que tout cela c’est du passé, ou bien que par “croyances” on entend “religions”. Si c’est le cas, alors, il faut procéder rapidement à des modifications conséquentes dans certains de nos programmes scolaires et universitaires et même dans certains sermons, et pas que du vendredi, de certains de nos imams, qui ne sont pas tous des illuminés, où les autres religions – autre que musulmane – sont pour le moins trainées dans la boue et parfois dans le sang, et ceux qui les pratiquent considérés, au moins, comme des parias qu’il faut combattre par tous les moyens. 

Non, je n délire pas. C’est la triste réalité que beaucoup veulent occulter. 

C’est si facile de jeter la pierre sur les autres et de les accuser de jeter de l’huile sur le feu. 

Arrêtons de nous considérer comme des gens parfaits et que ceux qui agissent en notre nom ne sont que des excités et des malades qui n’ont rien avoir avec nous ! 

Pourquoi n’avons-nous pas le courage d’admettre que la religion qui est la nôtre, du moins  telle qu’elle a été transmise par certaines familles et telle qu’on l’enseigne encore à ce jour dans nos écoles et dans nos facultés, comporte certaines “croyances” et certaines “interprétations”  qui peuvent être considérées par certains comme de vrais pousse-au-crime ? 

Tant que nous n’aurons pas ce courage et cette audace et que nous continuerons de détester la liberté, surtout celle qui nous parait la plus outrancière, nous ne devons pas être étonnés des dégâts et des massacres qui peuvent être commis en notre nom, même si nous continuons de répéter à satiété que… ce n’est pas nous.  

En attendant, je vous souhaite un week-end calme et serein, et vous dis à la semaine prochaine pour un autre vendredi, tout est dit. 

Mohamed LaroussiExpert et Enseignant de la Communication stratégique. Il est aussi écrivain et auteurs de plusieurs livres dont « Marx est mort, mon amour« . Co-fondateur de la plateforme Analyz.ma