L’argent est le fumier dans lequel pousse l’humanité de de demain”. Cette phrase n’est pas de moi, mais d’un grand intellectuel et homme de lettres d’hier et de toujours, et elle est extraite d’une de ses romans qui porte justement le titre : “L’argent”.

Cet homme n’est autre que l’immense Emile Zola, l’auteur du fameux texte d’anthologie antisémite “j’accuse”.

Si j’ai commencé par cette citation, c’est en premier lieu pour donner une certaine solennité à cette chronique réputée légère et satirique, mais surtout parce que je sens que j’aurais besoin d’aide et de soutien pour vous convaincre. 
Je dis “vous” car je suis persuadé que le sujet que j’ai décidé d’aborder cette semaine, vous avez déjà, pour la plupart d’entre vous, une position fixée dont vous êtes probablement totalement convaincu(e)s. En fait, le sujet de cette semaine a surgi subitement en faisant tellement de bruit, que j’avais l’impression qu’il avait même réussi à détrôner le virus pourtant toujours couronné de succès et qui continue de régner majestueusement sur notre actualité. D’ailleurs, ces deux sujets sont intimement liés. D’abord, comme j’ai un peu peur que ce billet me crée des problèmes avec tous mes amis et toutes mes amies les artistes, je voudrais commencer par les assurer de mon amitié fidèle, et de mon estime et de mon admiration éternelles, et les rassurer que si j’ai décidé d’intervenir dans ce débat, c’est justement parce que j’ai un profond respect pour l’art en général et pour les artistes en particulier, et je voudrais que ni l’un ni les autres ne soient rabaissés et réduits à des problèmes bassement matériels et financiers. Ce n’est pas parce que les rentiers de tout bord et la soldatesque du fric fou et facile continuent de crier à gorge déployée que “L’argent est le nerf de la guerre”, qu’il faudrait les suivre dans leur bataille stupide et abêtissante. Ces adorateurs du Dieu “Le Pognon” n’ont souvent que du mépris aussi bien pour les arts que pour les artistes. Oui, bien sûr, certains d’entre eux achètent des tableaux et des œuvres d’art, mais c’est parfois plus pour un placement ou pour se faire voir, et ils ne voient en général les artistes que comme des ouvriers de l’art, qu’il suffit de payer pour les avoir.

Attention : je ne dis pas que seuls les riches seraient coupables de mépriser l’art et les artistes. Le peuple, cette entité que tout le monde adore, lui-même, ne leur porte qu’un regard de public qui a envie qu’on l’amuse, qu’on lui chante, qu’on lui danse pour qu’il laisse les autres tranquilles. Oui, le peuple est toujours là, à applaudir, à “liker”, à suivre ses artistes préférés (e)s, et même, parfois, à être content et fier de constater que ces stars qu’il adore sont riches comme Crésus. Mais, paradoxalement, dès qu’il apprend qu’ils reçoivent “de l’argent du contribuable”, comme il dit, là, stop, il n’est plus d’accord.

Maintenant, je vais rentrer dans le vif du sujet.

Je rappelle les faits : il y a quelques jours, le ministère de la culture a sorti un communiqué accompagné d’une liste d’artistes de la chanson, du théâtre, et des arts plastiques qui ont bénéficié de subventions pour la réalisation de diverses œuvres artistiques. D’abord, ce n’est pas la première fois qu’une liste similaire est communiquée à l’opinion publique, puisque la loi qui régit ce fonds date de 2008, et fixe des règles très strictes et très précises pour l’octroi des dites subventions, à commencer par la présentation de projets artistiques dûment appuyés par des dossiers ficelés bien argumentés. Or, à chaque fois, cette liste est accueillie par un cri quasi collectif comme si, à chaque fois, on surprend des voleurs en plein délit. J’ai utilisé à dessein le terme “voleurs” parce qu’il est souvent dit explicitement ou induit d’une manière indirecte par la partie à charge qui regroupe toutes les franges de notre société, du plus démuni et du plus analphabète, au plus nanti et au plus érudit. Pour tout ce bon monde, on n’a pas à donner de “l’argent du contribuable” à des gens qui ont, déjà, de l’argent, ou bien qu’il ne faut le donner qu’à ceux et à celles qui en sont besoin.

Cette vision qui peut être sincère et de bonne foi pèche par un excès d’humanisme mal placé et par un populisme censé être éclairé : un ou une artiste riche doit laisser sa place aux artistes pauvres pour qu’ils puissent manger, eux aussi. C’est un peu ce qu’a essayé de défendre, les larmes aux yeux, notre Latifa Raafat Nationale. Or, il n’y a pas argument plus méprisable de l’artiste et de sa dignité que celui-ci. À mon avis, l’artiste est une personne bien au-dessus de tous ces calculs bassement alimentaires, qui ne peuvent intéresser que les gens “normaux” comme nous. Je ne dis pas que les artistes ne peuvent pas avoir faim ou soif comme les autres, mais ce que je dis c’est qu’à partir du moment où nous, les gens “normaux”, nous avons tant besoin d’eux et de leur art, pour vivre, nous devons, justement, à travers l’argent dit “du contribuable”, leur donner tous les moyens pour produire leur art et nous l’offrir, à nous, en cadeau de survie. Autrement dit, parce que l’art la culture et tout cela, c’est ce qui donne du gout et de la saveur à la vie, rien n’est trop beau et rien n’est trop cher pour nos artistes et pour tous les auteurs et producteurs de culture. 
Si on n’a pas compris cela, on n’a rien compris à la vie.

En attendant, je vous souhaite un très bon weekend, et vous dis à la semaine prochaine pour un autre vendredi, tout est dit 

PS qui n’a rien à voir, mais un peu quand même : cette chronique est mes 101 énièmes billets sur Analyz.ma. Merci pour votre fidélité.


Mohamed LaroussiExpert et Enseignant de la Communication stratégique. Il est aussi écrivain et auteurs de plusieurs livres dont « Marx est mort, mon amour« . Co-fondateur de la plateforme Analyz.ma