Il est fréquent, au Maroc, que l’on oppose l’enseignement universitaire et la formation professionnelle. Le sujet est souvent chargé de clivages idéologiques, voire de fantasmes démagogiques, mais il bénéficie rarement de démonstrations raisonnables ou de retours sur expériences factuelles.

Il est un fait au Maroc que les tentatives de création de passerelles entre les deux sphères ont toutes échoué. L’enseignement universitaire est resté cloisonné dans une forteresse hautaine de rejet que ne justifient ni sa qualité, ni sa performance. D’ailleurs et c’est ce qui est le propre des cancres, plus le système universitaire déçoit, plus il est sur la défensive. 

Mais que signifie-t-il que le système universitaire ne serait pas professionnel également ? Quelques voix démagogiques distillent que les universités ne seraient pas faites pour préparer leurs lauréats aux besoins du marché du travail et que cela serait une marchandisation de l’enseignement supérieur si on le faisait obéir aux exigences de compétences des entreprises. Est-ce du romantisme ou du sadomasochisme ?

Il appartient à chacun de vous d’en juger. Parce qu’il reste toujours difficile de débattre avec celles et ceux qui ne voient le monde que sous l’angle de postures héritées et quotidiennement réchauffées aux ondes radiophoniques.

L’enseignement universitaire n’est pas qu’un espace de circulation libre de savoir (ce qu’il doit rester cependant), c’est aussi un levier de construction de la vocation de chacun de ses lauréats. Chacun ne signifie pas certains. Personne ne doit être laissé au carreau. Ceci passe par la préparation à un métier, par l’acquisition d’une qualification reconnue offrant des droits de reconnaissance sociale et un statut. Si le marché est le véhicule de récolte des fruits de cette reconnaissance, cela ne peut être condamnable en soi, du moment qu’il n’est pas le seul.

C’est l’adoption d’un modèle d’apprentissage par le faire est en mesure de transformer l’université marocaine vers sa vocation de levier d’intégration sociale. Et ce, sans exclure aucune filière ni option. Certains peuvent croire qu’une telle démarche ne devrait concerner que les « grandes écoles » d’ingénieurs et de commerce. C’est ignorer l’impact de telles démarches dans les sciences humaines et sociales comme l’ont démontré les expériences de l’école de Chicago en sociologie, du behaviorisme en psychologie sociale, …etc. 

Plus proche de nous encore, l’expérience de Paul Pascon, dont les études sociologiques et les expériences de terrain avec ses étudiants pour cerner le paysan Marocain ont permis de doter le Maroc d’une génération de cadres hors pair qui faisaient la fierté du Ministère de l’Agriculture et qui, à ce jour, s’activent auprès de la FAO et autres organismes internationaux. 

Pour ce faire, une redéfinition de la mission et des exigences de compétence des enseignants universitaires doit s’effectuer. Tous les titulaires de doctorat ne sont pas nécessairement prédisposés à la transmission des connaissances et à l’induction des théories à partir des expériences.

Celles et ceux qui pensent que l’acquisition d’un métier empêche la pensée, confondent cette dernière avec la spéculation. L’art royal est dans un alignement mutuel et itératif des deux.

Il nous semble qu’en conséquence, toutes les filières de l’enseignement supérieur doivent être refondues de manière à ce que 20 à 30% des heures d’enseignement soient destinées à des encadrements de travaux de terrains. De même que 20 à 30% des enseignements devraient être assurés par des dirigeants et cadres d’entreprises, d’administrations, d’associations et d’ONG qui interviennent, non pour transmettre des savoirs, mais pour partager et éprouver des expériences. 

En conséquence, la réforme de la loi 00-01 qui organise l’enseignement supérieur doit être entièrement revue pour instaurer un autre rapport de l’université au « réel ». Si la situation actuelle continue sans remise en cause profonde, nos universités se transformeront bientôt en ramassis d’aigris et  producteurs d’échecs.

Hassan ChraibiUniversitaire et Chercheur en Sciences de Gestion. Il est Co-fondateur de la plateforme AnalyZ