Par Rachid BOUFOUS

MBS, alias Med Ben Salman, prince héritier d’Arabie, a lancé récemment son projet de ville linéaire The Line, point d’orgue du projet pharaonique Neom près du golfe d’Akaba, sur la mer rouge. Une ville linéaire sous forme d’un immense couloir urbanisé, qui s’étendra, en plein désert, sur 174 kilomètre, aura une largeur de 280m et une hauteur de 500m environ. Ville enchâssée entre deux immenses murailles de verre, cette ville futuriste est censée épater le monde et inventer la cité du futur, à empreinte carbone nulle, où la voiture sera bannie, privilégiant les déplacements en souterrain à travers un réseau de trains à grande vitesse.

The line se propose de réduire les déplacements de ses habitants, et elle a l’ambition d’abriter plus de cinq millions d’êtres humains, ce qui représente le cinquième de la population de l’Arabie Saoudite. Elle sera dotée de vergers verticaux et d’un stade niché à cinq cents mètres d’altitude. Les habitants de cette ville futuriste n’auront même pas à préparer leur repas, qui leur seront servis quotidiennement sur menu.

Tout cela est bien beau sur le papier, mais difficilement imaginable dans la réalité.

Face aux enjeux désormais planétaires qui nous attendent  à savoir, l’inéluctable réchauffement climatique, l’épuisement des ressources fossiles, la pollution généralisée et multiforme, il est plus que jamais nécessaire de changer de paradigme quant à la façon future d’habiter les villes.

La planète ne pourra probablement pas soutenir un développement continu et inorganisé de l’espèce humaine sans dommages majeurs. Dans ce contexte, certains proposent de nouveaux projets d’urbanisme et d’architecture permettant d’assurer un développement viable de l’Homme sur la planète, tout en maintenant une qualité de vie suffisante. On connaissait déjà Illichville, la ville sans voitures ; voici désormais différents projets de villes linéaires sans voitures. 

Même si l’idée de MBS est révolutionnaire, elle n’est pas nouvelle, car l’idée d’une ville linéaire est apparue pour la première fois en 1880 grâce à l’architecte espagnol Arturo Soria et développée plus tard par l’architecte soviétique Nikolaï Milioutine dans les années 1920. Le projet de Soria prenait place dans le courant des villes hygiénistes puisque la rue principale de sa ville permet la circulation et les transports tels que le chemin de fer et les tramways mais aussi celui des réseaux de téléphone, télégraphe, chauffage urbain, gaz, eau, pneumatique, électricité. 

De plus vu la forme urbaine qu’il adopta dans ses esquisses urbaines, permet de créer une ville de basse densité avec un accès pour tous les groupes sociaux aux qualités environnementales et aux progrès vu l’étroitesse du ruban urbain.

Le projet Saoudien s’inspire certainement des travaux de Soria ou de Milioutine, en leur adjoignant les technologies contemporaines. Avec les moyens offerts par les pétrodollars, cette utopie risque de devenir concrète, ce qui aura des incidences non seulement sur l’environnement, mais sur la façon de vivre des humains sur terre.

Certes le projet de The Line suscite la curiosité des médias à l’échelle internationale et les images virtuelles présentées, sont assez osées. 

On oublie simplement que des milliers de gens ont été déplacés de force de la zone pour permettre au projet de voir le jour. Et tous les opposants au projet ont été réduits au silence. On oublie aussi que ce projet aura un impact certain sur l’environnement, puisqu’il va déréguler les cours des oueds desséchés, mais qui reprennent leur cours lors des crues intempestives qui surviennent, sans crier gare, depuis des milliers d’années. Les dernières inondations survenues cette semaine dans la plupart des pays du golfe sont là pour nous rappeler, que cette partie du globe, même si elle est désertique, n’est pas à l’abri de crues épisodiques et impressionnantes. 

Du point de vue urbanistique, The Line ne sera certainement pas viable, car une cité  a besoin d’échanges, d’agoras, de lieux de rencontres, de contact avec la nature et de centralité. C’est ainsi que la ville a toujours été imaginée par les humains depuis l’apparition des premières cités au bord de la mer noire, il y a sept mille ans. Depuis on a testé toutes les formes possibles : la ville circulaire comme la Baghdâd des Abbassides, la ville carrée comme la Barcelone de Cerda, ou la ville en damier comme New-York. On a aussi construit des villes sur l’eau comme Venise ou sur des monts difficiles d’accès comme Ronda ou Lapaz. A chaque fois, les humains se sont adaptés à leur environnement, ne cherchant pas à le contraindre, et jamais les humains n’avaient encore tenté de vivre dans une ville linéaire.

Construire aujourd’hui des villes ex-nihilo, comme The Line, pose le problème de leur viabilité à long terme. Les villes d’Arabie et du Golfe ne sont toujours pas dotées d’assainissement liquide, et ce sont des milliers de camions citernes, qui chaque matin vont déverser les eaux usées dans le désert, à l’abri des regards inquisiteurs. De plus, ce sont des cités déstructurées, car nées de la volonté de leurs émirs et non de des échanges de populations.

Au-delà du caractère anecdotique et purement touristique de ces villes, la vie des humains, y sera fort difficile à faire prospérer dans le temps, car il ne suffit pas d’acheter la civilisation, à prix fort, pour se dire qu’on la construite, Dubai, restant le meilleur exemple de ce rêve fou…

Rachid Boufous /Architecte-Urbaniste