Par Abderrahmane LAMRANI

Décidément, pour notre génération (celle des seventies ) les structures n’ont cessé de façonner notre façon de voir le monde, l’histoire, la société et ses ressorts les plus profonds . Sur ce registre fondamental, le structuralisme de Foucault n’était que l’autre face du marxisme. Il n’était en fait que son reflet lointain dans le siècle passé. Les deux faisaient dépendre l’action des hommes et des femmes des structures profondes et impersonnelles (souterraines et occultes) plutôt que des intentions apparentes telles qu’exprimées dans leurs discours .

Il va sans dire que les composantes de ces structures étaient différentes (modes de production dans le cas du marxisme et pratiques discursives dans celui du structuralisme foucaldien) .

L’école des annales de Fernand Braudel, centrée sur l’étude de la grande durée, participait également de la même épistémè, et redonnait de la sorte une nouvelle genèse au marxisme et au structuralisme.

Le freudisme et le lacanisme ne facilitaient nullement la tâche à ceux qui envisageaient l’éclosion d’un moi ou d’un sujet débarrassé, tant soit peu, du poids encombrant des structures.

Et Le comble est survenu avec Louis Althusser qui ,fort de son concept de « surdetermination en dernière instance n’a pas hésité une fois, pendant une conférence à la célèbre école de la rue d’ULM à Paris, à déclarer que l’histoire est un processus sans sujet !

Donc pour les intellectuels de gauche en Europe comme chez les « left liberals » aux Etat-unis, le choix -ou alternative – n’était pas entre l’intentionnalité et l’action des structures, mais plutôt entre différentes versions ou approches structuralistes .

Avec du recul, et en faisant une vue de rétrospective, j’en viens même à poser cette question que je la formule ainsi: comment, immergés ou submergés que nous étions (la génération des seventies) dans cette nébuleuse structuraliste, – comment et par quel détour intellectuel avions nous pu rejoindre des partis politiques débordant de volontarisme et d’intentionnalité Tout Azimt, et faire de la politique dont la vocation première est de compter avant tout sur la volonté des hommes et des femmes ?

Tout, en fait, nous prédestinait à rester attaché -ou campés- sur le terrain de l’analyse des structures ne les dépassant pas à celui de la lutte pour le changement.

Paradoxal, N est ce pas ?!

En tous cas c’est une question paradoxale à laquelle je ne peux pour l’instant me hasarder à apporter des éléments de réponse. 

Par les temps qui courent, et au sein des familles politiques conservateurs, surtout aux USA (mais pas uniquement) nous assistons et voyons naître ce que les politologues anglosaxons appellent les : conspirational theories  » theories de la conspiration ». Il s’agit de l’oppose radical des interprétations structuralistes. Ici l’intentionnalité non seulement prend le dessus sur les structures, mais elle se manifeste à l’état suspicieux pour ne pas dire pathologique .

Les conspirational theorists (comme on les appelle aux USA) voient derrière toute pensée, toute action collective, ou même individuelle -qui ne leur plaît pas -le calcul délibéré d’un groupe, d’un lobby, d’une élite acharnée à détruire l’équilibre des choses et à saper les fondements de la cohésion et de l’ordre naturel. !!

Ces conspirational theorists peuvent adopter une posture séculière ou se donner un habillage religieux. Le résultat est le même : pousser l’intentionnalité à son paroxysme en grossissant comme dans un miroirs ses traits déformants .

L’histoire nous enseigne que les grandes mutations, sociales comme politiques, empruntent toujours la voie de l’intention et de la volonté humaines pourvu qu’elles ne nient ou ne sous-estiment pas l’effort nécessaire à fournir pour infléchir les pesanteurs des structures, et à condition aussi que l’intentionnalité ne soit pas synonyme de lectures conspirationnistes de l’histoire .

L’action lucide et courageuse en politique est à ce prix.

Pr Abderrahmane LamraniPolitologue, Universitaire, Ancien Député et Dirigeant de l’USFP. Il est membre du CNDH