Plusieurs fresques, représentant toutes des images de femmes, ont été récemment vandalisées à Casablanca. Un vandalisme qui a suscité bien évidemment la colère des artistes et des réseaux sociaux et poussé les observateurs à s’interroger sur la réalité de ce phénomène. Les avis restent mitigés et l’appréciation de l’acte va de la violence obscurantiste au dialogue artistique. Dans cette interview, Imane Arkhis, spécialiste du street art au Maroc, propose des pistes de réflexion. AnalyZ

Le street art à Casablanca, est-ce un phénomène culturel ou un mouvement politique qui ne dit pas son nom ?

Tout d’abord, il faudrait revenir sur l’évolution du street art au Maroc qui est né d’abord du graffiti. C ‘est à la base un mouvement lié à la culture Underground comme forme de contestation sociale et politique. Le street art ou le post graffiti est une évolution de ce dernier mouvement qui lui a octroyé une vocation surtout artistique. Ce sont, en effet, ces deux aspects contradictoires qui créent de l’ambiguïté autour de ce phénomène d’autant plus que les frontières qui les séparent sont floues.  A Casablanca, c’est plutôt le côté artistique du phénomène qu’est mis à la page à travers les mass médias, et ce grâce aux événements organisés dans la ville tels le festival de « Sbagha Bagha » ou « Casamouja ». Mais cela ne veut en aucun cas dire que les aspects sociaux et politiques, n’y sont pas présents. A titre d’exemple, je cite le slogan qui a investi l’ensemble des murs à Casablanca demandant la démission du président du Club WAC, « Akram dégage » ou encore « On m’a oppressé dans mon pays » qui est le titre d’une chanson des Ultras du même club.

Dernièrement plusieurs fresques ont été vandalisées aussitôt qu’achevées, comment peut-on expliquer cela ? De la violence, de l’obscurantisme… ?

Vandaliser des fresques peut être le produit d’une idéologie religieuse interdisant la représentation de l’être humain d’une manière générale et d’une idéologie machiste et fortement religieuse qui ne tolère pas la présence de figures féminines dans l’espace public et encore plus lorsqu’elle est peinte sur les murs. Certains sociologues voient que cet acte de vandalisme peut être considéré comme une violence envers le paysage urbain et par conséquent, peut produire un sentiment d’insécurité et de peur. Et ce à cause de l’incompréhension des motifs de cet acte, de l’anonymat et de l’invisibilité de son auteur : la trace qu’il laisse devient alors le signe d’une menace qu’on ne peut pas saisir.  Quant aux artistes graffeurs, ils pourront le percevoir comme un dialogue codé si l’acte est signé.

Supposant qu’il s’agit plutôt de dialogue artistique que de vandalisme, comment peut-on tolérer une façon aussi violente de dialoguer ?

Il faut rappeler que l’émergence de ce mouvement culturel est liée à la culture hip hop et aux gangs des années 70 à New York. Ces derniers pratiquaient le graffitipour marquer leur territoireen engageant des graffeurs à écrire leurs noms dans leurs quartiers pour interdire aux autres gangs d’y accéder. En échange, ils recevaient uneprotection et une reconnaissance sociale. Le désir d’être reconnu peut passer également par un jeu de compétition où le graffeur peut se permettre de détourner ou déconstruire certaines fresques en y mettant son nom. C’est dans cette perspective que nous pouvons dire qu’il pourrait être question d’un dialogue codé et violent entre ces graffeurs. Par ailleurs, cet acte de détournement et de défiguration peut être décrit également comme une réaction à d’autres messages diffusés dans l’espace urbain dans le sens où c’est un espace commun où tous les citoyens ont le droit de s’exprimer.

Les œuvres vandalisées représentent toutes des portraits de femmes ; est-ce un hasard ?

Nous constatons que plusieurs fresques dessinées sur les murs de Casablanca représentent des portraits de femmes. Toutefois, nous ne pouvons pas généraliser et dire que seulement des fresques représentant des images de femmes sont vandalisées. Si les médias ne parlent que des œuvres qui contiennent les images de femmes, c’est alors leur rôle de vulgarisation de l’information qui est à questionner. Dessiner le visage d’une femme ou vandaliser la fresque qui le représente permet de refléter les mentalités, les valeurs et les agitations dans lesquelles vit la société marocaine.

En tant que chercheure qui travaille sur cette question, comment jugez-vous la position des autorités avec le street art ? A-t-on besoin d’une loi pour encadrer l’exercice de ce style artistique en contact avec l’esthétique publique ?

Au Maroc, il n’existe pas encore une loi claire quant aux activités artistiques produites dans l’espace public.  Pour réaliser des fresques, il faut obtenir des autorisations de la part des autorités locales, des syndicats de copropriété, etc. Ces processus créatifs peuvent être soutenus par ces derniers comme ils peuvent rencontrer différents obstacles et finir pas ne pas aboutir.  Le contenu des fresques à réaliser peut parfois poser des problèmes s’il ne répond pas au « goût esthétique » des décideurs locaux ou s’il renvoie à des interprétation suspectes. Cela justifie la nécessité de l’adoption d’une loi qui encadre ce type d’activité et qui pourrait participer à l’épanouissement esthétique de la ville de Casablanca.

Interview réalisée par AnalyZ

Imane Arkhis, chercheure en socio-anthropologie urbaine à l’Université Hassan II, Casablanca.